Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.
Note 352: Aumarie ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit alors une ville très-forte et très-opulente.
Note 353: Bougie, en Afrique, aujourd'hui province de l'Algérie.
Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.
Note 354: Guisarme. Hache à deux tranchans.
Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur corps aaisier.
Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.
Note 355: Vicenne. Sans doute Ivica, l'une des îles Baléares.
Note 356: Valence, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec raison Saint-Vincent au lieu de Saint-Laurent.
Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne monteplier par tout le royaume.