X.

ANNEE 1230.

De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie.

Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron.

Note 357: Ysabel. Variante: Elisabeth. M. le comte de
Montalembert vient de publier un véritable chef-d'œuvre d'éloquence,
d'érudition et de piété, sous le titre d'Histoire de sainte
Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe
. Paris, 1836.

Note 358: Lendegrave. Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.

En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que vous devez bien avoir homme de grant renom.»—«Certes,» dist-elle, «de grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je vivray.»

La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres; d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée.

Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler.

Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé il n'y estoient conduis et menés.