Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières en graciant et en louant Nostre-Seigneur.
X.
ANNEE 1183.
Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés par miracle.
Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde, donne-nous paix.»
Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption, ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur, et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura moult longuement.
XI.
ANNEE 1184.
De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy.
Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles d'iraignes.