A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne. Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte, il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.

Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire, l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31] je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent à toi et à tes hoirs.»

Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.)

Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.»

Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.

Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.

Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.

Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.

Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit. Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.

Note 33: Soièrent. Coupèrent.