L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent, et qu'il furent tous assemblés.
Note 446: Nimeçon. Limissol.
Note 447: Paffons. L'ancienne Paphos; aujourd'hui Baffo.
Note 448: Trois milles. Je pense qu'il faudroit lire trois nuits.
Note 449: Assouagié. Calme. Joinville ajoute que la flotte des croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre.
Note 450: Le prince de la Morée. Guillaume de Villehardouin.
Note 451: A Rome. Nangis dit: «In partibus Romanis.» Ce doit être une faute de copiste, pour In partibus Romaniæ. Joinville est ici, dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en Morée.»
L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air.
Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port. Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port, et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette.
Note 452: Vendredi. Joinville dit le jeudi après la Penthecouste.
Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu;
il faudroit lire: L'endemain DE LA TRINITE, au lieu DE LA
PENTHECOUSTE.