L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir, et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple, car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains, lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son fils fu en la saincte terre.
Note 465: Maubuisson.
Note 466: Oli, ou plutôt Orly, près de Choisy-le-Roy. Chastenay, près de Sceaux.
LXV.
ANNEE 1253.
Du présent l'abbé de Saint-Denis en France.
L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy moult lie et toute sa compaignie.
Note 467: Fourmages de gain. Cette expression est obscure. Plusieurs manuscrits portent de grain. Il s'agiroit alors d'une espèce de macaroni. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait lire fourmages d'Angain. Les fromages d'Anguin sont encore aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le Dictionnaire de Trévoux.
Note 468: Viande. Nourriture.