ANNEE 1266.
Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite.
Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le remenant de sa gent.
Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc! dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més.
A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis. Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres.
XCIV.
ANNEE 1266.
Coment le roy conquist Bonivent.
Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573].
Note 573: Près de Bonivent. Le récit du chroniqueur est exact; mais la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau, comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa Divine Comédie. Le divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi: