Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre, et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de son palais.
Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
Incidence. En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court. Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
«In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être Uzès.
XIX.
ANNEE 1186.
Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte Geffroy de Bretaigne.
Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et religieuse et plaine de bonnes mœurs. Et pour la bonne renommée de la dame dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement. Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas leur seigneur.
En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre. Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris. Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna son cuer aux œuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second, pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au tiers et au quart le chapitre de léans.