Note 54: Marie de France. Fille du Louis VII et d'Alienor.

Incidence.—En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.

XX.

ANNEE 1186.

Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il haioit menesteriaux.

Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.

Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste, dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.

Note 55: Enchanteurs. C'est-à-dire: Chanteurs. Rigord se sert de la seule expression turba histrionum.—Goliardois. Variantes: Goliars. L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange: «Parasitus quidam, Golias nomine, nostris diebus gulositate pariter et dicacitate famosissimus, qui Gulias meliùs quia gulæ et crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim, sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot Golias naquit l'ordre bouffon de la gent Golias ou des Goliardois, Gouailleurs et Gaillards. Mais je soupçonne Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la Goliæ predicatio in extremo judicii die pour un bouffon du nom de Golias. Cet auteur est, suivant Selden (in Fletam dissertatio), le célèbre Gautier Map, et Golias, s'il avoit jamais vécu, étoit mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que Golias, Goillas et Goujas sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de gola, se prenoient dans le sens de bavards (gueulards), parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables aux jongleurs.

Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»

Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes, auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ contre la prodigalité de la Magdelaine. «On aurait pu,» disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits en mémoire de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.