Coment le saint roy mourut.

Après ce que le roy ot enseignié ses commandemens à Phelippe son fils, la maladie le commença forment à grever. Si commanda que l'en luy donnast les sacremens de saincte églyse, tandis comme il estoit en bon mémoire, et à chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frère Andri de Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car aucunes fois avoit iceluy frère Andri preeschié à Tunes par le commandement le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit défaillant au bon roy, il ne finoit de appeller les sains à qui il avoit dévocion, si comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite à la feste Saint-Denys: Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et nulla ejus adversa formidare. Et puis si disoit une autre oroison de saint Jaque l'apostre: Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos. Quant le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et rendi l'esperit à Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur mourut en la croix pour le salut des ames.

Précieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel prince; spéciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme et un riche, où il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son héritage. Maintes autres bonnes coustumes adreça et aleva parmi le royaume de France. Et aussi voult et commanda que tous marchéans forains et qui d'estranges terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchéandise vendue que tantost feussent paiés et délivrés sans arrest. Pour la franchise qu'il y trouvèrent, les marchéans commencèrent à venir de toutes pars, pourquoy le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit esté au temps de ses devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce siècle saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante et dix. Et furent ses ossemens aportés en France à Saint-Denys où il avoit esleu sa sépulture. En la place où il fu enterré, et en pluseurs autres, nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par les fais et les mérites du bon roy.

Cy fine l'ystoire saint Loys.

* * * * *

J'ai donné la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux inédits renfermés dans l'exemplaire de Charles V, n° 8395.

Cependant plusieurs leçons et des plus anciennes, après avoir suivi religieusement le texte des Grandes Chroniques jusqu'à la fin du règne de Philippe-Auguste, s'en écartent à compter de là; soit parce que la vie de saint Louis n'avoit pas encore été ajoutée de leur temps, soit parce qu'ils n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus concises et moins exactes, sont conservées aujourd'hui, l'une sous le n° 8396-2, l'autre sous le n° 8299. Cette dernière est presque uniquement traduite de l'Histoire générale de Guillaume de Nangis. Dans le but de donner une édition complète de la Chronique de Saint-Denis et de ses principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se trouvant pas dans la bonne leçon, peuvent cependant répandre sur le règne de saint Louis quelques nouvelles lueurs.

Les Gestes du n° 8396 sont divisés en vingt-neuf alinéas ou paragraphes; mais au XIIème est racontée la mort de saint Louis; les autres sont consacrés à Charles d'Anjou.

Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite «qui longuement fu sans enfans avoir». 1° Une fille (Isabelle) qui épousa le roi de Navarre, Thibaut V; 2° un fils mort jeune et enseveli à Roiaumont; 3° Philippe, qui succéda au trône; 4° Jehan, surnommé Tritrem ou Tristan, comte de Nevers, mort à Carthage; 5° Pierre, comte d'Alençon, marié à la fille du comte de Blois; 6° Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, marié à la fille du seigneur de Bourbon; 7° Blanche, mariée au fils du roi d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8° Marguerite, mariée au duc Jean de Brabant; 9° Agnès, mariée au duc Robert de Bourgogne.

Le IIIème paragraphe contient la lettre du grand-maître des Templiers, ou plutôt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: «A son très haut seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre de la chevalerie du Temple de France, salus et appareilliés à faire vostre volonté…. Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oïes de nos frères de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir à vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos frères et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont mort. Et trois de nos frères que bien congnoissons eschappèrent. Derechief toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dégastée. Derechief il ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie, l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et cele meisme chose doutons-nous que ne viegne ès parties d'Alemaigne… Et sachiés qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volonté d'elles, et quant il ont fait lor volonté d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est envoiés, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le mainent à lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le monde… Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc… Et sé aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et sé aucuns d'eux est pris, jà puis ne mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer né cure n'en ont né nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir boilli…. Et sachiés que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit lieues de lonc et douze de lé. Il chevauchent tant en une journée comme il a de Paris à Chartres la cité.»