Note 164: Soignantage. Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.

Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.

En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force, il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il avoient riens eu par male raison.

Note 165: Roucy. Ou plutôt de Rosoi, «Roscio.»

Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166] prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute la terre que Hue de Gournay tenoit.

Note 166: Bouteavant ou Boutavent, entre Amiens et Beauvais, et près de Formerie.—Argellon, c'est Argueil, à peu de distance de Gournay.

En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme de deniers.

Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres chevaliers.

Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout, et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés par serement au roy Phelippe.

Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves.