En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy des mains aux Romains à celle fois[161].
Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles il les avoit mis.
Incidence.—En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant le conte son seigneur trespassa.
XX.
ANNEE 1201.
Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu pris.
En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris; là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.
Note 162: Le roy. Du roy.
Note 163: Norrois. On appeloit chevaux Norrois ou Norwégiens, tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.
En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.