ANNEE 1204.
Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre les deux rois.
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques, recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue; ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine. Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.
En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion l'apostole[176].
Note 175: Tresfons ou Trefontaines. «Trium-fontium.»
Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France et que riens n'en appartenoit à lui.»
Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.
Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers.
Note 177: A emble. Furtivement. Dom Brial a mal corrigé: ensemble.
Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du traducteur, qui aura lu sub Petro au lieu de Sancti Petri.