Note 179: Truie de fust. «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine destinée à mettre à couvert les mineurs.—Tourmens. Machines de guerre. «Tormenta.»

XXIII.

ANNEE 1204.

Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur.

En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches. Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.

Note 180: Une riche ville. «Vicum opulentissimum.»

Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus riches bourgeois de la ville.

Note 181: A cautele, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ conservandam….» (Rigord.)

Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent, car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la terre qu'il avoit sur luy conquise.

Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour; ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.