Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre despourveuement.

En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit, en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.

Note 238: Ostemalle. Suivant M. de Reiffenberg, c'est Hostmar, dans l'évêché de Munster;—Tremoigne, c'est Dortmund, en Westphalie;—Titenebroc, c'est Teklenbourg, suivant la même autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de St-Germain 184 (Chronique universelle), Otton de Katzenelbourg. Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. Villehardouin.)

Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux. Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le roy, à batailles ordonnées.

Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.

Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit. Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.)

Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement, tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui est certain signe de bataille.

Note 240: Choisir. Distinguer.

XI.

ANNEE 1214.