Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste ordonèrent leur batailles et s'armèrent.

Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont, si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur.

Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les laisser suivre cette route et de continuer la retraite.

Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis s'éloignoient.

Note 243: Bovines. Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été destiné au passage des troupeaux. Pons bovum ou bovinus. «Ad pontem…. qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur la Marque.

Note 244: Une chapelle. Celle qu'on voit encore sur les anciennes cartes de Flandres, sous le nom de Chapelle aux arbres.

Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.

Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant.

Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye, ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245], Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246], Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit atachié sus une haute perche[247].

Note 245: Girart Latruie, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour
sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté
(Voy. Philippe Mouskes.)