En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs, et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot: Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi: «Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»

Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce que j'ai cité de la Chronique de Rains plus haut, justifie l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la bataille étoit inévitable, il étoit à table:

«Si mangoit en coupes d'or fines
Soupes en vin, et fist mout caut.»
(Tome 2, page 355.)

Or, voici maintenant le récit de la Chronique de Rains: «Quant la messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui estoient: Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né tricherie, si ne s'i aproce mie. Lors s'avancha mesire Engherrans de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de Saint-Pol la seconde, et dist au roy: Sire, wi en cest jour verra-on qui est traitres! Et dist ces paroles, pour çou que il savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après, et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: Signour, vous iestes tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai moult amés… Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et de bonne volenté. Quant li baron l'oïrent ensi parler, si comenchièrent à plorer de pitié et disent: Sire, pour Dieu, merchi! nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous.» (Page 148.)

Note 252: Ordennés, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des lasches et tenues de cuer. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France, t. XVII, p. 96.)

Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.

Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces satellites ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc. Vely les appelle chevau-légers des milices de Soissons. «Les Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de la cavalerie légère, et non pas de la gendarmerie où l'on n'admettoit alors que des gentilshommes, etc.»

Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254]. Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux chevaliers.

Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «Rappeloient à leur mémoire le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un tournoi.» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande. Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe Mouskes:

Watiers, li castelains de Raisse
Avant les autres si eslaisse,
Et Estace de Maskeline.

Sur un ceval de grant ravine
Si vint Beauduins Buridans
Com chevaliers preus et aidant.»
(Tome 2, page 359.)