Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].» Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.
Note 271: Anemi. Démon.
Note 272: La Chronique de Rains cite cette altercation: «Li rois (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda qu'il n'en feroit riens…. Atant repaira frères Garins, et li quens Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et devant le conte Ferrant: «Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne, qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?—Ciertes, dit li quens Renaus, vous i avez menti, comme faus traitres que vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com auvais, recréans et falis.» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble avoir emprunté son récit à la Chronique de Rains et à Guillaume le Breton. La précieuse Chronique universelle, renfermée dans le msc. de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses Royaux Lignages, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle toujours sur les Chroniques de Saint-Denis.
XVII.
ANNEE 1214.
Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri.
Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier; car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres; mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment; quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273] qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult grant paine et contre sa volenté.
Note 273: Tornelle. «Torella,» dit Guillaume le Breton.
Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre cuisse dessoubs le col du cheval.
A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi. Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte, vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au haubert[276].