XVIII.

ANNEE 1214.

Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut les bénéfices que il luy avoit fais.

Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer, jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux.

L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy.

Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien; car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy.

Note 278: Luy estoit escheue. A lui Philippe.

«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.»

XIX.

ANNEE 1214.