Quant le roy de France vit que le conte de Hainaut estoit si fort de tous costés qu'il avoit Alemaigne toute à sa partie, et que sé le roy d'Angleterre le vouloit mouvoir contre la couronne de France, trop seroit fort pour ses alliances: car ledit roy d'Angleterre avoit espousée la fille dudit conte de Hainaut; pour ce manda le roy de Behaigne, le conte de Guelre, le duc de Breban, l'évesque de Liège et messire Jehan de Hainaut, que tous fussent à luy à Compiègne. Ilecques s'alia avecques eux et pristrent grant foison de gens d'armes; et puis se départirent tous, fors le duc de Breban auquiel l'en monstra que trop seroit son fils bas marié à la fille le conte de Hainaut, et trop plus grant honneur seroit que il préist la fille au roy de France. Tantost le duc s'i accorda, et fu despécié le mariage de la fille au conte de Hainaut et du fils au duc de Breban. Et assez tost après fu ordenée une moult grant feste à Paris, à laquielle le duc de Breban envoia son fils et espousa la fille du roy. Et fu ilecques le duc de Normendie; fils du roy de France, fait chevalier. Pourquoy le conte de Hainau fu si courroucié, que oncques puis il ne fina de contrarier à la couronne de France. Et fist tant le roy de France au duc de Breban qu'il luy enconvencionna qu'il feroit vuidier messire Robert d'Artois hors de sa terre et de son pays. Adoncques ala messire Robert d'Artois au chastiau de Namur, et adonc prist le conte de Guelre la suer au roy d'Angleterre.

Item, le premier dimenche de l'avent, le pape dut preschier publiquement, en Avignon, que les ames de ceux qui trespassent en grace ne voient pas la divine essence né ne sont parfaitement béneurées, jusques à la résurection des corps; dont pluseurs qui oïrent ces paroles et celle opinion furent moult escandalisiés. Toutes voies l'en doit croire que le pape disoit ces paroles selon son opinion, et non mie fermement, car ce seroit hérésie; et quiconque vouldroit celle chose affermer, l'en le devroit jugier pour mescréant et pour hérite.

Item, en ce meisme temps, le confesseur de messire Robert d'Artois qui estoit prisonnier, fu appelé en la présence d'aucuns du conseil du roy, et luy fu demandé quelle chose et quoy il povoit savoir des fausses lettres dessus dites. Lequiel respondoit et disoit qu'il n'en savoit riens fors en confession, né il ne le povoit bonnement révéler sans péril de conscience. Mais à l'énortement de maistre Pierre de la Palu, patriarche de Jhérusalem, avecques autres maistres en théologie et aucuns secrétaires du roy, lesquiels se consentoient et disoient qu'il le povoit bien révéler selon ce que l'en dit,—mais c'est doubte grant,—si le révéla, et le confesseur fu arrière mis en prison. Mais ce qu'il devint à la fin le commun ne le sceut.

Item, en ce meisme an, le quinziesme jour de décembre, il fu esclipse de lune très grant un pou après mienuit, et demoura par trois heures et plus. Mais pour ce que elle fu à celle heure, pluseurs ne la virent pas.

Item, en ce meisme an, l'an mil trois cens trente et un, le roy tenant le siège de juge au Louvre, et avec luy pluseurs barons et prélas, messire Robert d'Artois devant dit, lequiel avoit esté la tierce fois appellé à certain jour à respondre aux articles que l'en avoit proposés contre luy, ne s'i comparut point si comme il devoit: mais envoia un abbé de l'ordre de Saint-Benoist et avec luy pluseurs chevaliers, lesquiels n'avoient point de procuracion, mais estoient venus pour prier au roy et aux barons du royaume que l'en luy voulsist ottroier jusques à la quarte dilacion, en promettant que à ycelle il viendroit personnellement, et, de tout ce que l'en luy avoit mis sus il se purgeroit bonnement. Et après ce qu'il orent ainsi fait le message, le roy de Behaigne et Jehan l'ainsné fils du roy de France et duc de Normendie, avec moult d'autres barons, s'agenouillèrent devant le roy et luy demandèrent qu'il luy pleust à ottroier audit messire Robert jusques à la quarte dilacion et que ses biens ne fussent pas confisqués durant ledit terme. Laquielle requeste le roy ottroia de grace espéciale jusques au moys de mai. (Et lors vint une damoiselle, laquelle dit, en la présence du roy, que la femme messire Robert d'Artois, laquielle estoit suer du roy[428] de France, estoit plus coupable que son mari.)

Item, en ce meisme an, frère Pierre de la Palu, patriarche de Jhérusalem, si retourna du soudan auquiel il avoit esté envoié, et commença à conter l'obstinacion du soudan contre les chrestiens, et esmeut par telle manière le cuer et la volenté du roy et des barons qu'il furent tous d'un acort d'aler Oultre-mer pour recouvrer la Saincte Terre. Quant le pape oï ces choses, à la requeste du roy il manda et commist au patriarche et à tous prélas que en leur lieux il preschassent la croix et féissent preschier, et qu'il amonestassent ceux qui estoient croisiés qu'il s'appareillassent le plus tost qu'il pourroient bonnement pour passer.

Item, en ce meisme an, le roy Phelippe mist la monnoie qui avoit esté moult muable en meilleur estat, et ordena que le petit flourin ne vauldroit que dix sols parisis, et les autres monnoies d'or selon leur prix; le gros tournois d'argent, neuf deniers parisis, et le petit denier, qui valoit deux deniers, ne valust que un denier, et ainsi marchandise de toutes choses qui estoit moult chière revint à raison.

XII.

Coment messire Robert d'Artois fu bani, et du mariage Jehan, ainsné fils du roy de France et duc de Normendie.

ANNÉES 1332/1333/1334 L'an de grace mil trois cens trente-deux, Robert d'Artois fu bani du royaume de France par les barons, et furent tous ses biens confisqués au roy. Mais encore et aux prières d'aucuns grans seigneurs, voult le roy que les solempnés bannissemens fussent différés jusques au moys d'après Pasques; et aussi, se il venoit dedens le terme et qu'il se méist à la volenté du roy, du tout le roy luy feroit telle grace qui luy sembleroit à estre convenable; et s'il ne venoit, le bannissement seroit exécuté tout entièrement. Quant le roy vit que le terme qu'il avoit donné gracieusement au devant dudit Robert d'Artois fu passé, et il n'ot envoié né contremandé, si comme l'en l'avoit promis au roy en la présence des barons, si commanda qu'il fu bani à trompes par tous les principaux quarrefours de Paris. Et avec ce avoit certaines personnes qui crioient en audience toutes les causes pour lesquielles ledit messire Robert estoit bani. Et fu fait ledit bannissement le trentiesme jour de may, l'an dessus dit.