Item, en ce meisme temps, le roy Phelippe fist les noces à Meleun de Jehan, son ainsné fils, nouvel duc de Normendie, et de madame Bonne, fille de Jehan, roy de Boesme, lequiel roy avoit esté fils de l'empereur Henri. Et depuis fist le roy son dit fils chevalier en la ville de Paris[429], en la feste de saint Michiel l'archange, présens le roy de Boesme, le roy de Navarre, le duc de Bourgoigne, le duc de Bretaigne, le duc de Lorraine, le duc de Breban, avecques moult d'autres barons tant, que l'on ne sauroit pas bien dire le nombre. Ce meisme jour, tous présens et en celle meisme feste fu fait le mariage de l'ainsné fils au duc de Breban à madame Marie, fille du roy de France, et l'espousa celle meisme journée.

(Item, le vendredi après ladite feste de saint Michiel, en la présence des princes devant nommés et aucuns prélas, avecques moult d'autres nobles en la chapelle du roy à Paris assemblés, le roy fist proposer en appert qu'il entendoit à passer la mer pour porter aide à la Saincte Terre conquerre. Et estoit son entente de bailler Jehan, son ainsné fils, garde du royaume, lequiel avoit environ quatorze ans. Et lors pria à tous ceux qui là estaient, et espécialement aux nobles et aux prélas, qu'il jurassent aux saintes reliques qui estoient en la chapelle du palais, là où il estoient assemblés, qu'il porteraient obédience à son dit fils, comme à leur seigneur et hoir; et s'il avenoit que ledit roy trespassast en voiage, il le coronneroient au plus tost qu'il pourraient bonnement en roy de France.)

L'an de grace mil trois cens trente-trois, après la feste de saint Michiel, fist le roy, à Paris au Pré-aux-Clercs, au peuple, par l'archevesque de Rouen, sermon pour prendre la croix, et la prist ledit roy le premier et grant quantité de nobles et d'autres avec luy. Et fu ordené que la croix fu preschiée par tout son royaume, et que tous ceux qui avoient pris la croix fussent tous près, du moys d'aoust passé en trois ans, pour passer. (Et puis envoia, par les bonnes villes du royaume, amonester de prendre la croix, mais pou se croisièrent, au regart que l'en cuidoit et moult se doubtoit-l'en de ce dont autrefois avoient esté eschaudés, c'est assavoir que les sermons qui estoient fais au nom de la croix ne fussent fais pour avoir argent. Et envoia le roy de France en Angleterre le conte Raoul d'Eu, qui estoit connestable de France, et l'évesque de Biauvès. Quant il vindrent en Angleterre, si vindrent devant le roy et luy requistrent, de par le roy de France, qu'il voulsist emprendre à faire le saint voiage avec luy, et il luy promettent de faire loyal compaignie. Quant le roy d'Angleterre oï ceste chose, si respondit que moult sambloit grant merveille de faire le saint voiage s'il ne luy tenoit les convenances qui furent acordées à Amiens en quoy il estoit défaillant par devers luy: «Si dirois à vostre Seigneur que quant il m'aura fait mes convenances, je serai plus prest d'aler au saint voiage qu'il ne sera.» Tantost pristrent congié et vindrent en France et distrent au roy leur response.)

Item, en ce meisme an, l'endemain de l'Ascension Nostre-Seigneur, il fu une grande éclipse de souleil, après midi, et dura pour l'espace de deux heures.

Item, en ce meisme temps, comme la prédicacion que le pape Jehan avoit faite à Avignon de la vision benoite, comme dessus est de visée, fu aussi comme mise au noient par semblant, et la tenoient aucuns, par la faveur du pape, estre vraie et pluseurs par paour, si avint que un frère Prescheur prescha contre l'opinion du pape, en tenant vérité. Mais quant le pape le sceut, il fist mettre ledit frère en prison. Adoncques furent envoiés de par le pape, à Paris, deux frères, l'un Meneur et l'autre Prescheur. Si vint le Meneur en pleines escoles, et commença à preschier déterminéement que les ames béneurées, devant né après le jour du jugement, ne voient pas Dieu face à face, dont très grant murmure sourdi entre les escoliers qui là estoient. Lors, tous les maistres en théologie qui estoient à Paris jugèrent ceste opinion estre fausse et plaine de hérésie. Quant le frère Prescheur ot oï que pour la cause que ledit frère Meneur avoit déterminéement preschié de la benoicte vision grant esclandre estoit meu entre les escoliers de Paris, tantost il s'ordena pour aler à Avignon parler au pape; mais avant qu'il partist, il dit en plein sermon, en excusant le pape, que il n'avoit pas dit tout pour vérité, mais selon son cuidier. Si vindrent ces nouvelles aux oreilles du roy, et le frère Meneur qui avoit preschié comme devant est dit, sceut que le roy estoit mal content de lui. Lors ledit frère ala par devers le roy, et désiroit moult de soy excuser; mais le roy voult qu'il parlast devant les clercs. Adoncques manda le roy que l'en luy féist venir dix maistres en théologie, entre lesquels il y ot quatre Meneurs, et lors leur demanda le roy, en la présence dudit frère Meneur, qu'il leur sembloit de sa doctrine, laquielle il avoit semée de nouvel à Paris? lesquiels maistres respondirent tous ensamble que elle estoit fausse et mauvaise et toute plaine de hérésie; mais pour chose que l'en dist ou monstrast audit frère Meneur, il ne voult oncques muer de son propos né de son opinion. Mais assez tost après fist le roy assembler au bois de Vincennes tous les maistres en théologie, tous les prélas et tous abbés qui porent estre à Paris trouvés; et lors fu appellé le devant dit frère Meneur, et luy fist le roy deux demandes en françois: la première demande fu assavoir mon sé les ames des saints voient présentement la face de Dieu; et l'autre demande fu assavoir mon sé celle vision qu'il voient maintenant faudra au jour du jugement. Lors fu respondu par les maistres et affirmèrent la première estre vraie, et quant à la seconde doublement, car elle demourra perpétuellement et si sera plus parfaite. Adonc le devant dit frère Meneur, ainsi comme par contraincte, s'i consenti. Après ce, le roy requist que de ces choses l'en féist lettres. Lors furent faites trois paires de lettres contenant une meisme forme et furent scellées chascunes par soy de vint-neuf scels des maistres qui adoncques estoient présens. Desquielles l'une fu envoiée de par le roy au pape et luy mandoit qu'il approuvoit plus la sentence des théologiens de la benoicte vision et à bonne cause qu'il ne faisoit celle des juris qu'il corrigast ceux qui soustenoient le contraire, et ainsi il feroit ce qu'il devoit.

Item, depuis avint que Robert de Brus, qui avoit esté roy d'Escoce, très excellent chevalier, si comme nous avons dit par avant, lequiel estoit n'avoit guères trespassé et estoit son jeune fils David son successeur au royaume d'Escoce; si avint que Edouart de Bailleul, qui voult oster ce royaume au jeune David, vint au roy d'Angleterre, comme au souverain si comme il disoit, et meismement en ce cas disant que à luy[430] appartenoit le royaume d'Escoce et non mie à David, enfant de douze ans, car il estoit fils du roy Alexandre d'Escoce[431], et David estoit de Robert de Brus, roy d'Escoce, dernier trespassé; pourquoy il requéroit au roy d'Angleterre qu'il le voulsist recevoir en son hommage: lequiel le reçut en enfraignant les aliances et convenances qu'il avoit faites avecques Robert de Brus, tant comme il vivoit. Et assez tost après, il s'arma contre les Escos, afin de mettre ledit Edouart de Bailleul en saisine du royaume d'Escoce. Adonc les Escos, qui moult convoitoient à eux deffendre contre les Anglois, issirent à bataille contre eux, mais finablement les Escos furent desconfis: les uns furent pris et les autres furent mors. Et si fu prise la cité de Bervic par traïson, si comme pluseurs le racontèrent après. Quant le roy de France Phelippe sceut que le roy d'Angleterre alloit sur les Escos, si fist tantost chargier dix nefs de gens d'armes et de vivres bien garnies pour envoier en l'ayde des Escos; mais le vent leur vint si au contraire, qu'il ne porent oncques arriver à port convenable, ains les arriva le vent au port de l'Escluse, en Flandres; ilecques furent les choses honteusement et confusément vendues et despensées, et ne vindrent ainsi comme à nul profist.

Item, en ce meisme an, fu si très grant plenté de vin, que l'en avoit un sextier de vin cler, bon, net et sain, pour cinq et six deniers.

Item, en ce meisme temps, le dauphin de Vienne qui avoit asségié un chastel, lequiel estoit au conte de Savoie, et avoit laissié son ost pour aler explorer ce chastel, lequiel dauphin fu aperçu et fu féru d'un arbalestrier par telle manière qu'il ne vesqui, puis le cop, que par l'espace de deux jours, et laissa à son frère la seigneurie de Dauphiné, car il n'avoit pas de hoir masle de son propre corps.

L'an mil trois cens trente-quatre, ceux de Bologne se rebellèrent contre un légat envoié de par le pape pour sousmettre les Guibelins, et firent tant qu'il chacièrent ledit légat, et s'en fu hors du pays; et tuèrent pluseurs de ses gens. Et avoit fait faire ledit légat un fort chastel dehors les murs, lequiel il tresbuchièrent et abattirent jusques à terre.

Item, en ce meisme temps, vint une grande matière de guerre entre le duc de Breban et le conte de Flandres pour aucunes redevances, lesquielles l'évesque de Liége se disoit avoir en la ville de Malines en Breban, lesquielles redevances le conte de Flandres avoit frauduleusement achettées dudit évesque, afin qu'il peust avoir dissencion, selon ce que pluseurs le disoient et affirmoient. Si avint que les deux parties commencèrent à faire moult grant semonces l'un contre l'autre. Le roy de Boesme, l'évesque de Liége, le conte de Hainau et Jehan de Hainau, frère audit conte, le conte de Guéries et pluseurs grans personnes d'Alemaigne, tous lesquiels estoient de la partie au conte de Flandres; et pour l'autre partie estoient le roy de Navarre, le conte d'Alençon, frère du roy de France, le conte de Bar, le conte d'Estampes, lesquiels estoient pour le duc de Breban; et le roy de France estoit médiateur d'une partie comme d'autre: lequiel, par la grace de Dieu et par la grant diligence qu'il y mist et par les conseils de preudes hommes, les mist à acort.