En ce meisme an, au moys de septembre, les deux roys de France et d'Angleterre envoièrent messagiers à Avignon pour traitier de la pais, si comme il estoit acordé entre eux c'est assavoir en la feste de la nativité Nostre-Dame.

En ce meisme an, il vint une très grant guerre et dissencion entre le roy d'Arragon et le roy de Maillorgues, pour causes d'aucunes redevances que le roy d'Arragon disoit avoir en la ville de Perpignan: et assemblèrent ensemble en bataille; mais le roy de Maillorgues fu vaincu tantost et mis ainsi comme tout au noient: mais après il furent par le pape mis à pais.

Et environ ce temps, sept faux scelleurs et composeurs et simulateurs du scel du roy de France furent extrais et mis hors de Chastellet, et furent menés aux champs hors de Paris emprès Saint-Laurent, et en la terre et justice de monseigneur saint Denis par don du roy. Et là, fu levé un grant eschaufaut par le prévost de Paris du congié de ladite églyse de monseigneur saint Denis, et de ce orent bonnes lettres dudit prévost, présent maistre Jehan Pastourel qui les reçut au nom de ladite églyse; et quant il furent audit eschaufaut montés par degrés de fust[535] que l'en y avoit fais, l'en leur copa sus ledit eschaufaut les poins, et après furent traînés au gibet et pendus.

En ce meisme an, le roy fist cheoir sa monnoie par telle condicion que ce qui valoit[536] douze deniers de la monnoie courant ne vaudroit que neuf deniers, c'est assavoir, l'escu qui valoit soixante sous ne vaudroit que trente-six sous et le gros tournois ne vaudroit que trois sous, le treiziesme jour de septembre. Et en la Pasques prochaine, l'escu ne vaudroit que trente-quatre sous, et le gros deux sous, et la maille blanche six deniers jusques emmi septembre, l'an quarante-quatre et plus ne dureroit. Dont il avint que blés et vins, et autres vivres vindrent à grant deffaut et à grant chierté, pour laquelle chose le peuple commença à murmurer et à crier, et disoient que celle chierté estoit pour la cause que chascun attendoit à vendre ses choses jusques à tant que bonne monnoie courust. Et fu la clameur du peuple si grant que le roy, ce meisme an, c'est assavoir l'an mil trois cens quarante-trois, le vingt-huitiesme jour d'octobre, fist cheoir du tout les monnoies devant dites par telle manière que le gros vaudroit douze deniers, la maille blanche trois tournois, le flourin à l'escu treize sous quatre deniers, le flourin de Florence neuf sous six deniers. Jasoit ce que par avant il eut osté le cours aux autres monnoies, excepté les bruslés qui valoient deux deniers, lesquels vindrent à une maille tournoise. Et nepourquant, considéré la forte monnoie, non obstant la clameur du peuple devant dite, les vins, les blés et autres vivres estoient plus chièrement vendus que devant.

En ce meisme an, au moys de novembre, la vigile de saint André l'apostre, aucuns nobles de la duchié de Bretaigne qui avoient conspiré contre le roy de France, et en moult de lieux du royaume de France subgiés, et meismement en Bretaigne, avoient moult de maux perpétrés, en faisant destructions, occisions et rapines, et lesquels avoient presté aide, conseil et faveur au roy d'Angleterre et à messire Robert d'Artois très grans anemis du roy de France; et espéciaument audit messire Robert d'Artois, quant il vint en Bretaigne, si comme devant est noté; furent mis hors du Chastellet de Paris et traînés ès haies, tant comme très mauvais traitres; et tous les uns après les autres orent les cous copés et puis furent trainés jusques au gibet, et après, au plus haut lieu du gibet pendus par les esselles, et leur testes après eux. Et estoient tous nobles, c'est assavoir, six chevaliers et six escuiers, desquels les noms sont après nommés, un excepté duquel je ne sçay pas le nom. Premièrement les chevaliers: Messire Geoffroy de Malestroit, messire Jehan de Malestroit, son fils, messire Jehan de Montalban, monseigneur Guillaume d'Evreux[537], monseigneur Alain de Calilac[538], messire Denis du Plessie. Les escuiers: Jehan de Malestroit, Guillaume d'Evreux-Rollant Jean de Sene David[539].

En ce meisme an, le samedi veille de Pasques, c'est assavoir le troisiesme jour d'avril, trois chevaliers normans lesquels se portoient traîtreusement contre le roy, en tant qu'il entendoient Geffroy de Harecourt, banni du royaume de France ce meisme an si comme dessus est escript, faire duc de Normendie, et duquel duchié ledit messire Geffroy avoit jà fait hommage au roy d'Angleterre, si comme l'endisoit communément, furent pris et détenus; et sus les devant dis fais accusés et convaincus[540]: finablement furent mis hors du Chastellet là où il avoient esté longuement, et furent jugiés par telle manière comme les devant dis de Bretaigne, et exécutés ladite veille de Pasques, ce excepté que les trois chiefs desdis trois chevaliers normans, du commandement du roy, furent tantost portés à Saint-Lo en Coustantin, en détestacion de leur grant traïson qu'il avoient faite, et en espoentement des autres. Et après sont les noms desdis trois chevaliers: premièrement messire Guillaume[541] Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson, messire Richart de Persy. Et furent tous les biens desdis chevaliers, tant meubles comme immeubles, appliqués au fié royal; car il avoient conspiré contre le roy, et si avoient envers luy leur loyauté brisiée, pourquoy il avoient encouru crime de lèse majesté[542]; et pour ce, sans aucune injure et de droit, furent leur biens confisqués à la royal majesté. Si avint que le roy qui vit tant de traïsons estre faites et de toutes personnes et en toutes parties de son royaume, si fu mout troublé en luy-meisme, et commença à penser et soy à merveiller, et non pas sans cause, par quelle manière ces choses pooient estre faites: car il véoit au duchié de Bretaigne et de Normendie ainsi comme tous rebeller, et meisme moult de iceux nobles qui luy avoient promis et juré garder perpétuellement loyauté jusques à la mort. Adonques il quist par son povoir conseil tant de princes comme de barons de son royaume, par quelle manière il pourrait à si grant fraude et à si grant iniquité obvier, afin que de son royaume tout inemistié fust du tout ostée, et que l'en usast de ferme et loyal pais.

XXXIV.

Coment Henry de Malestroit, cler du roy, fu mis en l'eschielle au parvis devant Nostre-Dame, et puis mourut en l'oubliette.

ANNÉE 1344 En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent quarante-quatre, Jehan, fils de Phelippe roy de France, duc de Normendie, par l'ordenance et volenté du pape s'en ala à Avignon à grant et noble compaignie, là où le roy d'Angleterre devoit convenir. Et quant il ot attendu longuement pour ce que le roy d'Angleterre ne venoit point, mais envoioit messagers solempnels qui n'estoient mie fondés souffisamment à expédier la besoigne de laquelle il devoient traittier, tout ainsi comme il estoit alé il s'en retourna vuide et sans riens faire. Mais tandis qu'il attendoit à Avignon le roy d'Angleterre, grant contencion fu meue entre les gens du cardinal de Pierregort et les gens du conte d'Aucerre, lequel estoit de la famille monseigneur le duc de Normendie, en tant qu'il y ot sept personnes tuées et aucuns de ceux qui estoient de la partie dudit cardinal. Et tant en força la sédicion, que le duc commenda que toutes ses gens s'armassent; mais ladite sédicion fu tost et hastivement par le pape apaisiée et pacifiée.

En celuy an, fu pris maistre Henri de Malestroit, clerc et diacre, et frère jadis de monseigneur Geffroy de Malestroit, chevalier lequel avoit esté décapité l'an derennièrement passé. Yceluy Henri avoit esté en office du roy que l'en dit seigneur des requestes de l'hostel le roy; mais après la mort de son frère, il s'en ala au roy d'Angleterre et estoit son adhérent contre nostre seigneur le roy de France, en tant que en la ville de Vannes en Bretaigne il se portoit comme capitaine pour la partie du roy d'Angleterre. Lequel fu pris des François et amené à Paris hastivement. Et quant il fu mis en prison, à la parfin il pria à grant instance que il fust mené devant le roy, et il luy diroit merveille et s'excuseroit loiaument de ce que l'en luy imposoit. Adoncques puis qu'il fu présenté au roy et l'en ot escouté et oï paciamment tout ce qu'il avoit voulu dire, noient moins il fu envoié en prison à la maison du Temple là où il avoit esté paravant et dont l'en l'avoit amené. Et quant il ot demouré un petit temps, à la parfin au moys d'aoust il fu mis hors de prison, en cote et sans chaperon, lié par le cou et par les mains et par les piés de chaiennes de fer, et assis en un tomberel sus un bois grant et large, mis de travers afin que tous le peussent véoir, et ainsi fu pourmené par la ville de Paris, dès le Temple jusques au parvis devant l'églyse de Nostre-Dame, et là fu baillié et laissié à l'évesque de Paris. Après ces choses, par vertu d'une commission du pape empêtrée par le roy qui moult s'efforçoit que ledit Henri fust dégradé de l'ordre de diacre et de tout autre ordre, il fu mis, par le jugement de l'églyse, en eschielle, et monstré à tout le peuple par trois fois, en laquelle eschielle il souffrist et soustint pluseurs reproches, blasphèmes et vitupères très grans et vilains, tant pour l'orde boe que l'en luy gettoit, comme par autres choses puantes qui luy estoient gettées par les menistres du diable, les sergens du Chastelet qui estoient présens, et espécialement en ce qu'il fu navré jusques au sanc d'une pierre que l'en luy getta, contre la deffense des commissaires et de l'official de Paris; lesquels, sus peine d'escommeniement, avoient fait crier que, contre ledit Henri mis en l'eschielle, nul ne gettast plus d'une fois. Et iceulx trois jours accomplis, assez tost après il mourut[543], et selon ce qu'il est acoustumé, il fu mis tout mort au parvis; et finablement, afin que pluseurs le véissent, il fu porté au palais[544].