Après ces choses, le roy d'Angleterre envoia messagers à la court de Rome, en soy complaignant du roy de France; et disoit qu'il ne gardoit mie raisonnablement les trieves mises entre eux, meismement pour la mort de monseigneur Geffroy de Malestroit, chevalier, et d'autres mis à mort, à Paris, par le roy de France[545].

Le mardi dix-huitiesme jour de janvier, Phelippe[546], fils du roy de France, estant âgé de dix ans, prist à femme madame Blanche, fille de Charles roy de France, qui estoit trespassé derrenièrement; estant ladite Blanche en aage de dix-huit ans. Et fu faite très grant feste à Paris au palais le roy, présente madame la royne Jehanne, mère de ladite espouse, à tout grant compaignie de nobles. Et l'endemain de ladite feste, la compaignie des nobles dessus dis firent joustes et grant appareil, esquelles joutes monseigneur Raoul conte d'Eu, connestable de France, fu mis à mort et occis de un cop de lance.

[547] Le dernier jour de février furent conjonction des trois planètes plus hautes, c'est assavoir de Mars, de Jupiter et de Saturne; et selon le jugement des sages astronomes qui pour le temps demouroient à Paris, ladite conjonction, selon leur dit, valoit trois conjonctions, c'est assavoir conjonction grant, très grant et moienne, et ne povoit à venir que en........... [548] du moins; et pour ce, elle demonstroit et ségnéfioit choses grans et merveilleuses et qui n'aviennent que trop pou et tart, si comme sont mutations de lois, de siècles, de royaumes, et avènemens de prophètes. Et doivent avenir ces choses espécialement vers les parties de Jhérusalem et de Surie.

En celui an, le roy d'Arragon prist le roy de Maillorgues et luy osta son royaume pour ce qu'il ne luy vouloit faire hommage.

XXXV.

Coment les Gascons et les Bourdelois brisièrent les trieves entre les deux roys; et coment toute la baronie de Haynau fut desconfite en Frise.

ANNÉE 1345 L'an de grâce mil trois cent quarante-cinq, environ la Penthecouste, les Gascons et les Bourdelois commencièrent à brisier les trieves en faisant pluseurs courses sus le royaume et les gens de France. Mais environ la Nativité Saint-Jehan-Baptiste, le roy d'Angleterre envoia lettres au pape, disant que le roy de France avoit rompues les trieves et que, pour ce, il le deffioit. Lesquelles lettres, quant le pape les ot leues, il les enyoya au roy de France afin qu'il les leust. Dès lors il s'apresta pour garder le pays et les frontières du royaume, et fist sa semonce par lettres aux nobles, en mandant à tous que, hastivement après quinzaine de la Magdalaine, il comparussent solemnelment et en armes à Arras.

Et en celuy temps que ces choses se faisoient en France, le roy d'Angleterre, à tout grant multitude de gens, entra en mer et vint à l'Escluse en Flandres, en espérance de recevoir l'hommage que les Flamens, par l'instigacion de Jaques d'Artevelle[549], avoient pourpensé piéça de luy faire; mais il ne parfist mie ce qu'il cuidoit, ains avint tout autrement; car au moys de juillet, quant il vint à la cognoissance de ceux de Gant que ledit Jaques d'Artevelle, capitaine des Flamens, se portoit traîtreusement et faussement emmi ceux de Gant, d'Ypre et de Bruges, en tant que quant il venoit à Gant, il leur donnoit à entendre que ceux de Bruges et d'Ypre estoient à acort de faire hommage au roy d'Angleterre, et quant il venoit à Ypre, il leur disoit semblablement de ceux de Gant et de Bruges, et parloit à ceux de Bruges par semblable manière de ceux de Gant et d'Ypre. Et le quinziesme jour de juillet, quant si grant traïson fu apperceue, il fu cité à Gant personnellement au mardi ensuivant, lequel vint à Gant le dix-septiesme jour de juillet dimenche, environ souper. Et quant il vit le peuple si troublé contre luy, il se bouta en sa maison le plus tost qu'il pot. Et ceux de Gant le suivirent assambléement et entrèrent en sa maison efforciement. Finablement, si comme il fuioit de sa maison, il fu suivi du peuple et fu occis moult vilainement, environ soleil escouchant. Et combien que l'en l'eust enterré en une abbaye de nonnains, au dehors de Gant, toutes voies par après, il fu gettié à estre mengié et dévoré des oyseaux.

Quant le roy d'Angleterre oï ces choses, il se parti de l'Escluse et retourna en Angleterre, et envoia gens d'armes et sergens aux archiers de Bordiaux pour estre à rencontre et au devant du duc de Normendie, fils du roy de France, lequel, avecques grant compaignie de combateurs, avoit esté envoié en Gascoigne de par le roy.

En celuy an, au moys d'aoust, Jehan de Bretaigne, conte de Montfort, avecques la plus grant armée qu'il pot assembler, vint en Bretaigne et mist siège devant la cité de Quimpercorentin. Mais les gens au duc de Bretaigue firent lever ledit siège et enclostrent ledit conte eu un chastel auquel il estoit retrait. Mais ne demoura gaires après que ledit conte issi dudit chastel et s'en ala; et disoit-l'en communément que ceux qui devoient veiller et guettier par nuit en l'ost du duc de Bretaigne luy avoient fait voie.