En celuy an, fu le temps d'esté si froit, si moistie et si pluvieux, que blés, avoines, orges et prés et autres biens qui estoient ès champs ne peurent venir à meurté, et à peine porent estre cueillis; ainsois en fu laissié grant quantité perdre parmi les champs. Les vins aussi et autres fruits des arbres furent moult vers et aigres.
Au mois de septembre, le dix-septiesme jour, Audri, fils du roy de Hongrie, cousin germain du roy de France et successeur de Robert, roy de Sécile, à heure qu'il aloit à son lit pour dormir et reposer, et après qu'il fu despoillé de ses vestemens et qu'il vouloit entrer au lit, ses propres chambellans qui estoient députés à garder son corps et sa chambre, l'estranglèrent à cordes dures et rudes; et après sa mort fu son corps porté à la cité de Naples et ilecques sans sépulture, sans grant sollempnité et sans ce que nuls des royaulx né de son lignage y fussent présens.
Guillaume, conte de Haynau, neveu du roy de France, au moys d'octobre environ la Saint-Denis, luy, avecques son oncle monseigneur Jehan de Haynau, chevalier, à grant compaignie de nobles s'en ala en Frise dont il se disoit estre roy et seigneur, afin que il la peust conquerre à force d'armes. Mais pour ce que les Frisons ne lui voudrent obéir et luy résistèrent viguereusement, et il estoit moult convoiteux de les conquerre et de les guerroier et mettre au bas, il apresta armes et nefs, et quant il furent issus des nefs et mis à terre, et son oncle luy conseilloit qu'il s'en retournast, il ne volt avoir le conseil de son dit oncle; lequel luy disoit bien, comme expert en guerres et en batailles, que s'il aloit oultre il mettroit en péril luy et tout son ost; et ainsi fu-il par après. Car comme le dit conte qui trop présomptueusement se fioit de sa force, se fu mis et gettié entre les Frisons, tantost et sans demeure luy et sa noble compaignie qu'il a voit mené avec soy furent occis des Frisons. Et sont les noms des personnes nobles et notables qui furent occises, le seigneur de Floreville, le seigneur de Duras, le seigneur de Hermes, le seigneur de Maigny et son frère le seigneur d'Arques, et le seigneur de Buelincourt; le seigneur de Walincourt, monseigneur Jehan de Lissereules, monseigneur Gautier de Ligne et son frère monseigneur Michiel, monseigneur Henri d'Aucourt, monseigneur Girart à la Barbe, monseigneur Haso de Broucelle[550], monseigneur Thiéri de Vaucourt mareschal de Haynaut, monseigneur Jehan de Bruiffe, monseigneur Gilles Grignart. Monseigneur Jehan de Haynau, oncle dudit conte, s'en retourna tout seul en Haynau de ladite bataille en laquelle il avoit esté navré en la cuisse.
En celuy temps, monseigneur Jehan de Bretaigne, conte de Montfort, mourut tout désespéré, si comme pluseurs disoient; et disoit l'en aussi que à son trespassement il avoit vu les mauvais espris. Et avint grant merveille, car à l'eure de sa mort, si grant multitude de corbiaux s'assembla sus sa maison que l'en ne cuidoit mie que en tout le royaume de France il en peust avoir autant.
En celuy an, le roy envoia son ainsné fils Jehan, duc de Normendie, en Gascoigne, contre le conte Derbi pour luy résister et pour garder le droit du roy, lequel conte y estoit venu à grant armée, de par le roy d'Angleterre. Mais avant que le duc de Normendie peust venir en Gascoigne, ledit conte Derbi prist la ville et le chastel de Bergerac, là où estoit, de par le roy de France, monseigneur Aymart de Poitiers, conte de Valentinois, qui fu ilec occis. Et y estoit aussi le conte de Lille qui, en l'assaut de la ville, avoit esté pris et grandement navré[551]. Et si avoit pris encore avecques ledit conte Derbi la ville de la Riolle. Et disoient pluseurs que ces deux villes avoient esté prises du consentement à ceux du pays. Et quant le duc de Normendie fu venu en Gascoigne, et il vit que pou ou noient il y povoit faire, il s'en retourna en France; pour quoy, quant il vit que le roy, son père, en fu indigné contre luy, si s'en retourna le fils arrière et mist siège devant Aguillon, et y demoura jusques au moys d'aoust. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre guerroioit son père et le royaume, si s'en retourna en France.
XXXVI.
Coment le conte de Norenton, principal capitaine des Anglais en Bretaigne, vint à grant force de gens d'armes d'Angleterre, et fu prise la Roche-Derian, en l'évesché de Triguier en Bretaigne.
En celuy an, le mardi avant la saint Nicholas d'yver, le conte de Norenton[552], en Angleterre, qui pour le temps estoit principal capitaine de tous les Anglois qui estoient en Bretaigne, vint devers la ville de Karahais[553], en Cornouaille, et environ heure de prime, luy et sa gent assaillirent la ville de Guengamp, en l'éveschié de Triguier; et ne savoit mie la force né la constance des habitans. Car pour ce que la ville se sentoit bien garnie, elle doubta trop pou ledit conte. Ainsi fu-il moult esbahi, grevé et troublé de ce qu'il luy gettoient à fondes[554] et autres engins. Et quant il vit qu'il n'avoit force contre eux, il s'en parti moult confus et bouta le feu ès forbours de la ville. Après, le jour meisme, il s'en vint à cinq lieues de Guengamp; et, un pou après midi, fu devant la ville de la Roche-Derian, laquelle ville ne se doubtoit point des anemis, tant pour ce qu'il n'avoient point encore esté en ces parties comme pour ce qu'il n'estoient mie garnis pour résister aux anemis. Et combien qu'il y ait fort chastel, toutesvoies, les habitans estoient despourveus, car il ne cuidoient point que les anemis venissent en ces parties, par nulle manière. Et si tost que ledit conte approcha de ladite ville, il l'assaillist moult forment et asprement, car il avoit grant compaignie et grant force de gens; et dura l'assaut jusques à soleil couchant, pour ce que ceux de la ville leur résistoient de leur povoir. Lors, il demandèrent trièves au conte, et il leur donna jusques à l'endemain seulement, afin qu'il regardassent et délibérassent s'il luy rendroient la ville ou s'il se deffendroient contre luy. Toutes voies, pluseurs de la ville avoient si grant doleur en leur cuer que plus volentiers deffendissent la ville sé il eussent puissance et garnisons, qu'il ne la rendissent aux anemis. Et noientmoins il distrent aux anemis en audience, qu'il deffendroient; pourquoy les anemis furent si iriés que il assaillirent la ville dès le mercredi matin jusques au juesdi à vespres, par pluseurs reposées. Et à celles vespres, il ardirent la porte de la ville qui est nommée la Porte du cimetière. Mais tandis que ladite porte ardoit, ceux de la ville firent par leur soutilleté un mur par dedens à l'endroit et en lieu de ladite porte; puis après baillèrent trieves l'une partie à l'autre, jusques à l'endemain. Et ceux de la ville adonques s'assemblèrent à conseil et disoient qu'il ne pourroient mie résister longuement aux anemis. Lors monseigneur Hue de Carrimel[555], chevalier, se fist mettre hors de la ville et dévaler en un panier par une corde, et ala parler au conte de Norenton, et firent convenances telles que dès le samedi prochain jusques à huit jours ensuivans, ceux de la ville s'en partiroient et iroient hors du chastel et de la ville, sauf leur corps et leur biens. Et ceci fait, les Anglois entrèrent en la ville et au chastel, dès icelui samedi, et ceux de la ville s'en départoient communément jusques à l'autre samedi, selon la forme de la convenance.
Aucuns Anglois pillars roboient et pilloient ceux qui de la ville s'en issoient: toutes voies, quant on le povoit prouver, il en estoient punis incontinent de leur capitaines. En ceste ville estoient habitans, pour le temps, l'évesque de Triguier, diocésain d'icelle ville; monseigneur Raoul de la Roche, et ledit monseigneur Huon de Carrimel, chevalier, qui la ville gardoit avec pluseurs grans et nobles. Puis, après ce que ceux de dedens avoient rendu la ville et que les Anglois y habitoient et avoient les clefs de toutes les entrées, ledit conte Norenton y fu, celuy samedi et le dimenche ensuivant. Au lundi s'en parti, luy et son ost, et laissa gardes en garnison, pour la seurté et deffense du chastel; et le povoit bien faire, car il avoit avec soy tant de gens que c'estoit ainsi comme sans nombre. Quant le conte fu parti de la Roche-Derian, si s'en vint à une ville close qui est nommée Lannyon, et l'assaillit si fort comme il pot; mais ceux de la ville ne doubtoient guères ledit conte né son ost, pour ce que par avant il s'estoient garnis bien et sagement; si se deffendoient contre luy bien et viguereusement en tant qu'il ne pot riens contre eux, en quelque manière que ce fust. Le lundi malin s'en parti et vint en l'éveschié de Léon, là où ses hommes tenoient jà pluseurs chastiaux et garnisons; car en l'éveschié de Triguier il ne tenoient encore forteresce né ville fors la Roche-Derian qu'il avoient prise la sepmaine devant, laquelle ville et le chastel de la Roche-Derian il tindrent par deux ans et tous les habitans d'entour et d'environs il subjuguèrent et firent leur serfs et tributaires. Et ycelle année il baillèrent pluseurs assaus à la ville de Lannyon, mais riens ne leur profitoit. Toutes voies, quant les Anglois vindrent à la Roche-Derian, il trouvèrent pluseurs Espagnols delès les murs de la ville par dehors, à un port de mer qui est ylec, et avoit bien mil et trois cens tonniaux de vins d'Espaigne parmi les rues, et encore onques n'avoient entré ès maisons de la ville, mais estoient hors les murs, si comme dit est. Et les Espaignols qui cuidoient bien deffendre leur vins pour ce que il estoient pluseurs, firent bataille aux Anglois; mais il furent ainsi comme tous occis et ne porent résister à eux: ains orent les Anglois ces mil et trois cens tonniaux de vin d'Espaigne, et en trouvèrent dedens la Roche-Derian bien autres trois cens tonniaux de vin, et avoient assez vin et habondance pour toute l'année. Si en furent moult aises et en beuvoient très volentiers, selon le dit commun lequiel je ne tiens né pour faux du tout né du tout véritable: Le Normant chante, l'Anglois si boit, et l'Allemant mengue. Par iceluy temps donques que les Anglois tenoient la Roche-Derian et qu'il y demourèrent, il destruirent en partie l'églyse cathédral de Lantreguier moult vilainement, en laquelle le corps du glorieux confesseur monseigneur saint Yves reposoit pour le temps; toutes voies à son monument il n'aprochièrent onques par la volonté de Dieu; et la cause pour quoy les Anglois destruirent ladite églyse si fu pour ce que les François n'i peussent mettre garnison contre eux de gens d'armes; car les Anglois n'avoient environ eux né cité né églyse à plus près une lieue; et quant les Anglois vouldrent destruire l'autre églyse cathédral de Triguier la cité, qui est nommée Ste-Trugual, jadis patron de la cité, n'i ot celui qui premier y osast commencier, pour révérence de pluseurs saints desquels les reliques y souloient estre, et par espécial de monseigneur saint Yves duquiel il y avoit encore de ses ossemens, de sa char, de ses nerfs et de ses poils. Si y ot un prestre plus outrageux que les autres qui commença à la destruire par sa grant présumpcion: mais puis qu'il en ot destruit et dilapidé grant partie, luy et pluseurs autres qui estoient tous aprestés à ceste besoigne, voiant tous ceux qui estoient présens, ledit prestre mourut moult vilainement en mangant sa langue et en criant comme un chien.
En celuy an, le roy voult avoir subside des advocas de parlement et de chastelet. Et environ la Tiphaine, vindrent deux cardinaus au roy à Saint-Ouen, près de la ville de Saint-Denis en France, qui estoient envoiés de par le pape, pour les guerres qui estoient entre les roys de France et d'Angleterre. Le jour de la Purificacion Nostre-Dame fu assemblé le conseil en la maison des Augustins à Paris, et y ot la plus grant partie des abbés et autres prélas du royaume, pour avoir conseil et ordener du subside que le roy vouloit avoir, et que incontinent pour ses guerres l'en luy féist.