XXXVII.

Coment les Anglois prisrent par traïson Lannyon.

ANNÉE 1346 L'an de grâce mil trois cent quarante-six, comme les Anglois orent demouré près d'un an à la Roche-Derian, et, l'année paravant, eussent fait pluseurs assaus à la ville de Lannyon[556], tant que ceux de la ville par pluseurs fois estoient issus de leur garnisons pour eulx combattre en plain champ aux Anglois et avoient eu pluseurs victoires contre eulx. Si avint qu'il y ot deux traîtres principaux en celle ville qui estoient nommés Henri Quiguit et Pringuier Alloue[557], escuiers, auxquels les Anglois vindrent parler un dimenche avant l'aube du jour, pour ce qu'il devoient gaittier celle nuit. Et par le conseil et la traïson de ces deux faux traîtres, les Anglois entrèrent en la ville de Lannyon, si pristrent pluseurs riches hommes et de grant richesse, et pluseurs autres mistrent à mors et tuèrent. Et quant monseigneur Geffroy de Pont-Blanc[558], chevalier, qui à celle heure estoit couchié tout nu en son ost, oï dire que la ville estoit ainsi traye et que les anemis estoient dedens, si se leva et cria aux armes! et n'oublia mie sa lance né le glaive[559] de ses deux mains; et issi hors de sa maison moult courageusement. Et quant il fu en la rue et il trouva les anemis, le premier et le secont qu'il encontra de sa lance il tresperça. Au tiers, brisa sa lance. Et prist son glaive, si fèroit à destre et à senestre, tellement que par sa vertu et par la force de ses bras, il recula tous les Anglois jusques au dehors de la rue. Et par le grant courage de luy issi tout seul après eux, les persécutant hors de la rue en plaine place. Lors les Anglois le vont de toutes pars environner; mais quant le noble chevalier vit ce, si mist son dos contre le paroy d'une maison, et tourna le visage contre ses anemis, et se deffendoit si fort que tous ceux qu'il féroit d'un grant glaive qu'il tenoit, à terre il les trébuchoit et sans remède tous mors les mettoit. Et quant les Anglois virent qu'il ne le povoient vaincre né seurmonter, si firent voie à un archier qui traist une sajette contre luy et le féri si fort en la jointure du genoil qu'il ne pot onques puis démener son corps né soy mouvoir si légièrement. Adonques les Anglois s'assemblèrent contre luy et luy firent pluseurs playes, et finablement l'occistrent. Lequel chevalier noble et vaillant ainsi mort noblement et occis pour la deffense du pays, il ne souffist mie aux Anglois: ainsois les dens luy rompirent ens la bouche à cops de pierres, et traisrent les ieux à son escuier. Quant monseigneur Richart Toutesliam[560], capitaine de la Roche-Derian, oï sa mort, si en mena grant dueil par semblant, espéciaument pour ce qu'il avoit esté si vaillant de corps et de volenté, et pour ce qu'il ne l'avoient pris vif. Celle matinée il tuèrent monseigneur Geffroy de Kaermel, et pluseurs autres non mie si notables né si puissans. Il pristrent aussi le seigneur du chastel de Qoettrec, et monseigneur Geffroy de Quoettrevan, chevalier, et Rolant Phelippe, souverain sénéchal de Bretaigne, et maistre Thibaut Meran, docteur en droit canon et en droit civil, auquel il firent porter les charges de vin à la Roche-Derian, en cotte, nus piés, sans chaperon et sans broies. Il emportèrent des meubles de Lannyon sans nombre, et emmenèrent tous les prisonniers qu'il porent nobles, desquels nul ne sceut le nombre fors Dieu seulement. Toutes voies, les hommes ruraux de la Roche-Derian et des villages d'entour jusques à trois lieues de toutes pars qui estoient en la servitude des Anglois, avoient grant compassion de leur gent, si comme il monstrèrent par après; mais il ne savoient autre chose faire que labourer leur terres né autrement vivre. Adonques quant il virent que la plus grant partie des Anglois qui estoient au chastel de la Roche-Derian estoient issus pour aler à la liaison et à la prise de Lannyon que les traîtres dessus dis avoient jà vendue, si le mandèrent et le firent savoir à grant force de Bretons qui estoient pour le temps en la ville de Guengamp. Lors ceux de Guengamp ordenèrent un grant ost, sous monseigneur Geffroy Tournemine, chevalier, pour prendre le chastel de la Roche-Derian; mais que avint-il? Les Anglois de ladite Roche apprirent que les ruraux avoient descouvert et notifié leur fait aux Bretons de Guengamp, si mandèrent ayde à ceux qui traîtreusement avoient prise la ville de Lannyon. Lors les Anglois de Lannyon vindrent en ayde à ceux de la Roche et amenèrent avant eux leur prisonniers et les meubles qu'il avoient pris en la ville de Lannyon, et la laissièrent vuide et despoilliée de tous biens. Et quant il approchièrent de la Roche, le duc de Guengamp et ses gens estoient jà venus au devant jusques à la Roche. Lors les Anglois laissièrent la droite voie qui va de Lannyon à la Roche, et passèrent une yaue qui est nommée Jaudi, par un gué qui est dit le Gué du prévost, et se mistrent entre la Roche et les gens au duc de Guengamp, et ylec orent bataille ensemble; et furent pris pluseurs d'une partie et d'autres, mais plus en y ot pris de la partie au duc de Guengamp; par quoy il convint retourner les autres à leur ville de Guengamp. Et ainsi les Anglois à tous leur prisonniers entrèrent tantost à la Roche-Derian. Noient moins, les habitans de Lannyon qui s'en estoient fuis et dispersés à la venue des Anglois, quant il sceurent de certain que les Anglois estoient partis du tout de Lannyon, si retournèrent à leur ville et se deffendirent des anemis, et tindrent leur ville close jusques au jour d'uy. Et quant les Anglois de la Roche virent que les ruraux qui estoient en leur servitude et subjection avoient ainsi révélé aux Bretons leur fait et leur estat, si les tindrent en plus dure et aspre servitude que devant.

En celuy an, le samedi premier jour de juillet, fu fait à Paris une horrible justice,—né onques mais n'avoit esté faite semblable au royaume de France. Combien que nous lisons que l'empereur Henri en fist une autèle, et en Angleterre aussi, une autre fois en avint une autre semblable, toutes voies à Paris onques mais n'avoit esté telle,—d'un bourgois de Compiègne appelle Symon Pouilliet, assez riche, qui fu jugié à mort et mené aux halles de Paris; et fu estendu et lié sur un estai de bois, ainsi comme la char en la boucherie, et fu ylec copé et desmembré, premièrement les bras, puis les cuisses et après le chief; et après pendu au gibet commun où l'en pent les larrons. Et tout pour ce qu'il avoit dit, si comme l'en luy imposoit, que le droit du royaume de France appartenoit mieux à Edouart, roy d'Angleterre, que à Phelippe de Valois. De laquelle mort tout honteuse, France pot bien dire la parole de Jhésucrist qui disoit: «Ci sont les commencemens des douleurs,» si comme il sera monstré par après.

XXXVIII.

Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment le roy de France le poursuivait tousjours de l'autre part de Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et coment les Anglais passèrent le pont de Poissi.

En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nés pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que le roy faisoit faire à Harefleur en Normandie, de laquelle on disoit que onques mais si belle n'avoit esté armée né mise en mer, demoura tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant multitude de nefs que l'en estimoit bien à douze cens[561] grosses nefs, sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendi en Normendie au lieu que l'en dit la Hogue-St-Waast[562]; et fu le mercredi douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[563] qui le menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[564] à laquelle il ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en parti et vint d'ilec à Montebourg[565] où il s'arresta par aucun temps; et endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit par tout le pays de Coustantin. Après, le roy d'Angleterre vint à la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun, chevaliers.

Et quant le roy d'Angleterre se parti de Carentan, aucuns Normans, avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.

Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et fist enterrer solempnelleinent les testes de trois chevaliers[566] qui pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la ville qui estoit toute plaine de biens et garnie[567]. D'ilec s'en passa par la ville de Thorigny[568], ardant et gastant le pays; et manda par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit communément, aux bourgois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit loyaument et leur donroit pluseurs grans libertés, et, en la fin des lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains. Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage, en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il oï la response des bourgois de Caen, si leur assigna jour de bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine vint-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan[569] de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur archiers aussi menu que sé ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit tant qu'il povoit, meismement ès près, sus la boucherie et au pont aussi, pour ce que ylec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si comme l'en dit, pour faire secours, portaient à leur maris les huis et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent plus fors à eux combatre. Toutes voies, pour ce que les archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy retraire en la ville et se combatirent du matin jusques aux vespres. Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en Angleterre[570].

Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de Roen et pluseurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux. Entre deux, les Anglois cherchoient[571] moult diligeamment la ville de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en Angleterre, et ardi grant partie de la ville de Caen en soy issant; mais au fort de la ville ne fist-il onques mal né n'i arresta point, car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en parti tantost, et s'en ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui tout le pays ardoit et gastoit.