Endementres que le duc et le visconte se combatoient et pluseurs autres Bretons bretonnans qui aveques eux estoient, le duc ne sceut riens du fait de la bataille qui avoit esté entre ceux de sa partie et ceux qui estoient issus de la ville et du chastel de la Roche-Deryan, jusques à tant qu'il en y eussent pluseurs de sa partie mors. Et administrèrent ceux qui estoient issus de ladite ville et du chastel haches et armeures pluseurs aux Anglois qui celle nuit avoient esté deux fois desconfis, desquelles armeures et haches il occistrent plus de la moitié de l'ost des Bretons. Et y moururent des barons, c'est assavoir le visconte de Rohan[607], l'un des plus riches hommes de Bretagne, le seigneur de Derval, le seigneur de Quintin et monseigneur Guillaume, son fils; et messire Jehan son autre fils ot le nez copé, le seigneur du Chastiau-de-Brienc, le seigneur de Rougé, messire Geffroy de Tournemine, messire Geffroy de Rosdranen, messire Thomin Biaulisel, le seigneur de Vauguion, et si pristrent son fils; et moult d'autres barons et nobles hommes y furent mors et les autres pris, mais il en tuèrent plus qu'il n'en pristrent.
Si avint, environ l'aube du jour, depuis que la bataille ot moult duré, c'est assavoir la quarte partie de la nuit largement, et que par icelle espace le duc se fust continuellement combatu, si sceut que ses barons et ses chevaliers estoient ou mors ou pris pour la greigneur partie, en soy combatant. Lors se commença à retraire, et se retraist jusques à la montaigne des Mesiaux, laquelle montaigne estoit bien loing de la place où la guerre avoit esté commenciée; et avoit le dos vers le moulin à vent, et tousjours avoit aucuns qui le combatoient, car il pensoient bien que c'estoit le duc. Si luy demandèrent s'il estoit le duc, et il leur respondi que non, car il cuidoit eschaper de leur mains. Finablement il sceurent que c'estoit il, si luy demandèrent qu'il se rendist, auxquels il respondi que jà à Anglois il ne se rendroit, et qu'il avoit plus chier à souffrir mort, jasoit ce qu'il fust navré de sept blessures dont aucunes estoient mortelles, si comme l'en disoit. Adonques, vint un chevalier qui avoit à nom monseigneur Bernart du Chastel, lequel dit au duc qu'il se rendist à luy; et le duc luy demanda qui il estoit. Lors le chevalier luy dist son nom, et le duc si se rendi à luy.
Quant ceux de sa gent qui estoient eschapés vifs sceurent que leur seigneur estoit pris, si se despartirent comme tous désespérés.
L'endemain, les Anglois menèrent le duc par faux sentiers et par boys à une ville qui est nommée Karahes; et d'icelle ville, il le menèrent à une ville qui est appellée Kemperlé, en laquelle ville les Anglois tenoient un très fort chastel, lequel chastel il avoient pris par force d'armes; et en ce chastel tindrent ledit duc par l'espace de huit jours ou environ, et de ce chastel il le firent mener à Vannes, et ilecques demoura environ un an; car la mer estoit gardée en telle manière que les Anglois ne l'osoient envoier par mer en Angleterre. Et endementres qu'il fu à Vannes, la duchesse ot congié des Anglois pour visiter le duc, son seigneur. Environ la fin de l'an, il pristrent le duc et l'envoièrent par mer au chastel de Brest, lequel chastel de Bretaigne est le plus prochain au royaume d'Angleterre; car il estoit nécessaire que ledit duc fust guéri de ses plaies, avant que l'en le peust mener en Angleterre ou en autre lieu loing. Et après, depuis qu'il ot esté une pièce audit chastel de Brest et que le péril fu osté de luy, jasoit ce qu'il ne feust pas guéri, il l'envoièrent en Angleterre bien acompaigné de navire. Mais trèsqu'il issi dudit chastel de Brest pour estre mené en Angleterre et au roy d'Angleterre estre présenté, il avoit en sa compaignie sept joueurs de guisternes, et il meisme, si comme l'en dit, commença à jouer de l'uitiesme guisterne[608]. Et ainsi fu mené prisonnier en Angleterre, dont ce fu grant doleur et grant pitié.
Or avint, après ce que la bataille fu finée, en laquelle le duc avoit esté pris et ses gens mors et desconfis, comme dessus est dit, que les Anglois qui estoient demourés en la Roche-Deryan pristrent les armes et les despoilles, vins, chars et autres biens qui estoient en l'ost du duc, et si tindrent les bonnes gens du pays en très grant misère, et ne leur laissièrent rien à leur povoir, et si en tuèrent en grant quantité, et aucuns en réservèrent pour faire le labour entour le fort. Les Anglois avoient bien aperecu coment il s'estoient asprement tenus encontre eux, si comme dessus est dit.
XLIII.
Coment tous les nobles et non nobles du pays de Triguier et d'environ vindrent assaillir les Anglois de la Roche-Deryan aveques les aydes que le roy de France leur envoia, et de la manière de la prise et de l'assaillir, et coment il furent pris; et la ville et le chastel de la Roche-Deryan furent recouvrés.
Quant ces choses orent esté ainsi faites, les Anglois orent très grant joie et furent moult lies de leur victoire; et commencièrent de rechief à garnir la ville et le chastel de la Roche-Deryan, et aucuns autres fors, des biens qu'il avoient gaaigniés, et pensoient à demourer ilecques bien seurement et eux deffendre encontre tous. Mais Nostre-Seigneur ordena autrement: car le moys d'aoust ensuivant, les nobles et non nobles de tout le pays s'assemblèrent en un certain lieu, et firent et ordenèrent que de rechief et briefment, il assaudroient la ville et le chastel de la Roche-Deryan. Et firent supplicacion au roy de France qu'il leur voulsist envoier ayde. Si leur envoia le seigneur de Craon et messire Antoine d'Avré, et aveques eux grant compaignie et fort. Quant il furent venus en Bretaigne et aveques les Bretons adjoins, si se partirent à un mardi, et environ heure de tierce il assaillirent la ville de la Roche-Deryan très vertueusement et continuellement depuis ledit mardi jusques au juesdi. Mais ceux de la ville se deffendoient forment et gittoient boys et genestes ardans et poignées de blé sans battre, ardans, et si gittoient pois et autres gresses boulans, et se deffendoient par toutes les manières qu'il povoient. Quant il virent que bonnement il ne se pourroient plus deffendre encontre ceux qui là estoient, il se consentirent à rendre la ville saufs leur corps et leur biens. Si furent d'un acort, les François et les Bretons, qu'il n'auraient congié de la vie né de issir hors. Si commencièrent de rechief les nos à assaillir, et ne laschièrent jusques à l'endemain continuellement qui fu jour de vendredi. Et en iceluy vendredi le seigneur de Craon mist en une petite bourse cinquante escus d'or, et la pendi à un gresle baston lonc, et le tenoit en sa main. Si commença à dire à ceux qui assailloient la ville: «Qui premier enterra en la ville en vérité il aura ceste bourse aveques les flourins.» Quant les Genevois virent celle bourse, il commencièrent à assaillir la ville plus fort, que par avant et pristrent mails de fer qui avoient longues pointes et grosses testes, lesquels mails sont appelles testus. Si distrent les uns aux autres: «Cinq de nous irons au mur à tous nos martiaux, et vous serez devant les murs et assaudrez le plus fort que vous pourrez.» Et ainsi fu fait. Adonques pristrent les cinq Genevois leur martiaux et mistrent leur escus sus leur testes et s'en alèrent aux murs, et les autres donnèrent fort assaut à ceux qui estoient sus les murs de la ville. Endementres qu'il assailloient par telle manière, les devant dis cinq Genevois ostèrent cinq pierres des murs et les cavèrent par telle manière que il furent à couvert par dedens les murs, et ne leur povoit-on mal faire des carriaux. Il estoient loing l'un de l'autre environ dix piés. Si cavèrent les murs par telle manière que, dedens heure de midy, il cheut des murs environ un pié en longueur, et tantost y entra un Genevois assez petit de corps, et ot les flourins que monseigneur de Craon tenoit; et après luy entrèrent tantost, et puis que les murs furent cheus communelment tous ceux de l'ost, quiconques y vouloit entrer indifféremment: car il avoit esté ordené des capitaines, par avant, que tous les biens de la ville seraient communs, et abandonnés à tous ceux de l'ost qui les pourvoient gaaignier.
Il tuèrent premièrement, sans différence, les hommes et les femmes qui estoient en la ville habitans, de quelque aage qu'il fussent, et meismement les enfans qui alaittoient. Quant il orent ainsi mis à mort ceux qu'il avoient trouvés en la ville, si commencièrent à getter au chastel auquel s'estoient retrais environ deux cens quarante Anglois; mais quant il virent la hardiesce et la vertu de ceux qui assailloient, il offrirent à rendre le chastel, leur corps et leur biens saufs. Mais les nos ne s'i vouldrent accorder, et assaillirent de fort en fort. Finablement, l'issue du corps tant seulement leur fu accordé, et que l'en les conduiroit par l'espace de dix lieues loin: si issirent en leur costes et s'en alèrent; et les conduisoient deux chevaliers bretons, c'est assavoir, messire Silvestre de la Fouilliée, et un autre chevalier; mais à paine les povoient deffendre des gens de labour, car tous ceux qui les povoient actaindre, il les mectoient à mort et les tuoient de bastons et de pierres, comme chiens. Si les conduirent les deux chevaliers au mieux qu'il porent jusques près de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin. Quant ceux de la ville oïrent dire que les Anglois qui avoient tué leur seigneur venoient par sauf conduit, si s'assemblèrent pluseurs bouchiers et charpentiers et autres de ladite ville, et mistrent à mort tous les Anglois, ainsi comme des brebis, et ne les porent onques les deux chevaliers deffendre, excepté leur capitaine qui s'enfuy; et les deux chevaliers qui les conduisoient s'enfuyrent aveques le capitaine desdis Anglois, lequel fu à paine sauvé. Finablement, ceux de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin firent porter les corps des mors en quarrières et en grans fosses qui estoient hors de la ville, et là les mangièrent les chiens et les oiseaux. Et ainsi démourèrent les Bretons sous messire Antoine d'Avré, chevalier, establi capitaine de par la duchesse, en la ville de la Roche-Deryan, et ot ladite duchesse les frais et les revenus qui estoient deues au duc, son mari, tout environ la Roche-Deryan, jusques à deux lieues.
En ce meisme temps, le conte de Flandres prist à femme la fille du duc de Brebant.