[609]En ce meisme an, le vintiesme jour de juillet, vint la royne de France à Saint-Denis, et i demoura par l'espace de huit jours ou de plus. Et là faisoit faire oroisons à messes chanter, et si faisoit préeschier au peuple, afin que Dieu voulsist garder le royaume de France et le roy. Lequel roy s'estoit parti pour aler lever le siège que le roy d'Angleterre avait fait devant Calais, en l'an passé, au mois d'aoust. Quar ceux de ladite ville de Calais luy avoient mandé secours, ou il failloit qu'il se rendissent par nécessité au roy d'Angleterre.

En ce meisme an, la veille de sainte Crestine, environ le commencement de la nuit, fist très grans et orribles tonnoires; par tel manière que la royne qui estoit à Saint-Denis et ceulx qui estoient avecques elle en l'oratoire de monsieur saint Romain emprès la chapelle de monsieur saint Loys, à heures de matines, furent merveilleusement espouvantés. Et si tost comme les matines furent chantées, l'évesque de Coustances qui présent estoit avecques la royne, commença Te Deum laudamus, et fu chanté en grant dévocion.

Et en icest an, le samedi quart jour d'aoust, pour ce que le roy ala trop tart pour secourre la ville de Calais, nonobstant que (par pluseurs fois[610] il eussent mis grant cure et diligence de les secourre. Mais il ne povoient estre secourus pour le lieu où le roy d'Angleterre et son ost estoient logiés qui estoit inaccessible; et estoit le passage tel que pour aucun effort nul ne povoit entrer; né par la mer aussi ne povoient estre secourus, pour le navire du roy d'Angleterre qui estoit devant ladite ville de Calais. Et cependant les cardinaux pourchassoient trieves entre les deux roys; et furent prises jusques à la quinzaine la nativité saint Jehan-Baptiste prochaine à venir, lesquelles trieves furent rompues tantost par le roy d'Angleterre qui tousjours continua ledit siège devant la ville de Calais, par tel effort que ceux de ladite ville, comme désespérés de tous secours, et pour ce que il n'avoient point de vitaille né n'avoient eu, plus d'un moys devant, ainsois mangeoient leur chevaux, chas, chiens, ras et cuir de buef à tout le poil, se rendirent) audit roy d'Angleterre, sauves leur vies; et s'en issirent tous hommes et femmes et enfans de la ville sans riens emporter, fors tant seulement les robes que il orent vestues, qui fu grant pitié à veoir. Et vindrent la greigneur partie de Calais à refuge au roy de France qui les reçut moult agréablement et leur fist et fist faire moult de humanité.

[611]Item, tantost après, fist le roy convocation général des prélas, barons et nobles bonnes villes, et de ses autres subgiés, à Paris, à la saint Andrieu, et ilec ot conseil aveques eux de sa guerre, et coment il y pourrait mettre fin. Sus lesquelles, outre les autres choses, luy conseillèrent que il féist tost une grant armée par mer, pour aler en Angleterre, et aussi par terre; et ainsi pourrait finer sa guerre, et non autrement, et que volentiers luy ayderoient et des corps et des biens. Et pour ce, envoia par toutes les parties de son royaume certains commissaires pour demander au pays à chascun certain nombre de gens d'armes.

Et en cel an meisme, environ Noël, furent les Lombars usuriers, par procès fait contre eux, sur ce que l'en leur imposoit qu'il avoient contre les ordonnances royaux qui mectoient paine de corps et de biens, presté cent livres oultre quinze par an pour usure; et aussi, en prestant, il avoient fait des usures fort[612]; et aussi que il avoient fait pluseurs contraux et prests, hors des foires de Champaigne, et en avoient pris obligacions des foires ainsi comme se il eussent esté fais en foires, furent condampnés par arrest à perdre tous biens, meubles et héritages, et furent confisqués au roy[613]. Et ordena-l'en que tous ceux qui leur devoient feussent quictés pour le pur fort, et que il en feussent creus par leur sairement. Et fu trouvé que les debtes que l'en leur devoit et qui jà estoient venues à cognoissance, montoient oultre deux millions quatre cens livres, desquels le pur fort ne mon toit pas oultre douze cens mil livres. Si peust-l'en voir coment il mangoient et destruisoient le royaume de France.

[614]Item, en cel an, fist le roy ordonnance que tous les offices qui vaqueraient fussent bailliés à ceux de Calais pour ce qu'il l'avoient loyalment servi. Et furent exécuteurs de celle grace un clerc qui estoit de parlement appellé maitre Pierre de Hangest, et un bourgois né de Sens qui estoit de la chambre des comptes appellé Jehan Gordier.

[615]Item, en celuy an, fu une mortalité de gens, en Provence et en Languedoc, venue des parties de Lombardie et d'Oultre mer, si très grant que il n'y demoura pas la sixiesme partie du peuple. Et dura en ces parties de la Languedoc qui sont au royaume de France par huit moys et plus. Et se départirent aucuns cardinaux de la cité d'Avignon, pour la paour de ladite mortalité que l'en appelloit épydémie, car il n'estoit nul qui sceust donner conseil l'un à l'autre tant feust sage. Et, en ce meisme an, au moys d'aoust, dedens les octaves de l'Assumption Nostre-Dame, trespassa madame Jehanne, duchesse de Bourgoigne.

Item, en celuy temps, Loys, duc de Bavière, chassoit un sanglier parmy un bois; si chéut de son cheval et mourut, si comme l'en dit.

XLIV.

Coment la grant mortalité commença environ et dedens Paris, et dura un an et demi au royaume de France.