I.

Coment Phelippe, conte de Valois ot le gouvernement du royaume, et de son coronnement.

Après la mort du roy Charles-le-Bel, qui avoit laissiée la royne Jehanne sa femme grosse, furent assemblés les barons et les nobles à traitier du gouvernement du royaume. Car comme la royne fust grosse et l'en ne sceust quel enfant elle devoit avoir, si n'i avoit celui qui osast à soy appliquier le nom de roy: mais seulement estoit question auquiel tant comme plus prochain devroit estre commis le gouvernement du royaume[380]. Si fu délibéré que audit Phelippe appartenoit ledit gouvernement, lequiel estoit cousin du roy Charles et fils de monseigneur Charles de France, jadis conte de Valois, secont frère germain de père et de mère du roy Phelippe-le-Bel. Lequiel Phelippe ot le gouvernement du royaume depuis la mort dudit roy Charles jusques au vendredi aouré que ladite royne Jehanne enfanta une fille. Et pour ce que une fille ne hérite pas au royaume, luy vint ledit royaume et en fu coronné par raison; combien que le roy d'Angleterre et autres ennemis du royaume tenissent, contre raisonnable opinion, que le royaume appartenist mieux audit Anglois comme neveu du roy Charles, fils de sa suer, que audit roy Phelippe qui ne luy estoit que cousin germain.

Environ ce temps, Pierre Remy, principal trésorier du roy Charles derrenier mort, fu accusé qu'il n'avoit pas bien loalment dispensé né administré les biens du royaume, si comme pluseurs nobles et non nobles l'affermoient; et disoient que la valeur de ses biens montoit à plus de deux cens mille livres. Si fu ledit Pierre requis de rendre compte, lequiel ne sceut pas bien rendre compte de ce que l'en luy demandoit, si fu jugié à estre pendu. Lequiel Pierre, quant il fu emprès le gibet, il confessa qu'il estoit traitre en Gascoigne encontre le roy; pour laquielle cause il fu traisné, et puis pendu au gibet qu'il avoit fait faire tout le premier, le jour de la saint Marc évangéliste, l'an mil trois cens vint-huit, jasoit ce qu'il eust esté pris l'an mil trois cent vint-six.

Item, le premier jour d'avril, qui fu le vendredi aouré, la royne Jehanne d'Evreux ot une fille au bois de Vincennes appelée Blanche. Depuis Phelippe, conte de Valois, appellé régent, fu nommé roy: dont il appert clèrement que la droite ligne des roys de France fu translatée en ligne transversale, c'est assavoir de germain en germain.

II.

Coment Loys de Bavière fu coronné à empereur, et coment les Romains firent un autre pape à Rome.

ANNÉE 1328 L'an mil trois cens vint-huit, Loys de Bavière qui avoit esté coronné à Milan de coronne de fer prist son chemin à Rome[381]. Quant les Romains oïrent nouvelles de sa venue, il orent très grant joie, et alèrent à rencontre de luy, et le coronnèrent en l'églyse Saint-Père, et après ce que il fu coronné, il le menèrent au palais royal; et après ce qu'il ot demouré en la cité de Rome par un moys ou environ, aucuns s'apparurent, lesquiels estoient fils du déable et d'iniquité, et distrent ces paroles:

«Puisque Dieu nous a donné empereur, ce seroit bon que nous eussions un père espirituel, lequiel nous administrast les choses espirituelles, ainsi comme ont fait les pères précédens?» Laquielle chose plut moult au peuple; et ainsi s'assemblèrent à faire un pape, et non pas vraiement pape mais antipape, contre Dieu et contre saincte églyse; et eslirent un frère Meneur lequiel estoit appellé Pierre Ranuche[382], et le consacrèrent en la manière de la consécration du pape. Et après ce que ledit Pierre fu ainsi consacré et en la cité mené, il eslurent cardinals presque tous de l'ordre des mendians, jasoit ce que aucuns disoient que ceste ordenance ne venoit pas de la conscience dudit Loys duc de Bavière nouvellement fait empereur. Et fu nommé ledit frère Pierre de Ranuche Nicholas le quint. Si avint que ledit antipape commença à estre avecques ledit Loys en la cité de Rome, et là estoient à très grans frès et despens pris sus le peuple; lesquiels le peuple ne pot ou ne voult plus soustenir; si furent contrains à issir hors de la cité, et commencièrent à aler vagant par le royaume d'Italie et par diverses autres cités.

Après ces choses avint que le pape Jehan appella frère Michiel général de toute l'ordre des frères Meneurs; lequiel frère Michiel estoit à Avignon pour le temps: et commanda audit frère Michiel en vertu de saincte obédience que les choses qui sont à la déclaracion de la rieule et meismement de la povreté de l'évangile il gardast fermement, et aussi à tous ses sougiés la commandast estre gardée sans nul deffaut. Lequiel frère Michiel respondi au pape Jehan moult arrogamment, si comme l'en dit, et luy demanda huit jours de espace, afin que mieux en respondist; si luy fu octroié. Lesquiels huit jours durans, ledit frère Michiel, avec un autre frère appellé Bonnegrace, et un docteur en théologie appellé François, s'enfui par nuit en Marseille et entra en la mer et s'en ala jusques à Jennes, et de Jennes s'en ala vers l'antipape et Bavière, et se mist en leur compaignie. Quant le pape sceut ces choses, il procéda contre eux comme hérites et les condampna; et ledit frère Michiel de toute administration priva, et commanda aux frères Meneurs que il se pourveussent d'un autre général. Mais sus tous les procès fais par le pape contre le dit frère Michiel, l'en dit que ledit frère Michiel voult appeller du pape mal conseillié au pape bien conseillié.