Il est bien vray que les saiges ne faudront pas en cest instant de dire, Que celuy doit estre bien hors de propos & jugement, qui pour tiltre & argument d'un sien œuure qu'il veult mettre en lumiere a entrepris de louer la folie. Mais je leur respondray, qu'il se treuve du temps des anciens que par escripts divinement couchez, les mousches, les fiebvres, la vieillesse & la mort ont esté louees & celebrees autentiquement: Et de nostre siecle se sont encores trouvez de tresnobles esprits, qui ont faict de mesme des jeux de la Prime & des Eschets, des Artichaulx, de la Verolle, & plusieurs autres choses moins dignes de louange. Et ceux qui considereront de combien peult la Folie en la vie humaine, laquelle prend & reçoit par elle quasi sa totale conduicte & direction, ne se devront esmerveiller que j'aye proposé telle entreprise: mais plustost veux-je trouver estrange, que entre tant de siecles passez aucun ne s'est offert & entremis à chanter & escrire les louanges de ceste benigne dame Folie, pour recognoissance des grans faveurs & biensfaicts que nous recevons d'elle. Ce que toutesfois je pense bien que l'on eust faict, si de la grandeur & difficulté du subject l'on n'eust esté aucunement retenu & estonné. Pource que ceste dame Folie en la plus part de toutes ses actions, se gouverne Les effects & actions de la Folie. seule: Elle est seule qui dechasse & bannit de nos cueurs & entendemens les fascheuses, cruelles, & ennuyeuses sollicitudes, angoisses, douleurs & passions: Et seule fait contens & heureux les hommes & les femmes, qui autrement seroyent tousjours chagrins, miserables & calamiteux. Bref, sans elle nostre vie certainement se trouveroit amere & fascheuse à passer.
Et d'autant que és grans actes & haults faicts la seule volonté est souventesfois louee & estimee, bien que les effects ne s'en ensuyvent: Je protesteray pour le commencement de cest œuure à messieurs les repreneurs qui voudront faire & trancher des anciens severes Catons, que en quelque sorte que ce soit, ils n'entreront point ne au Theatre de la Folie, ne au catalogue des fols: si premierement ils ne donnent leurs noms à l'autheur pour estre inscripts. Et neantmoins estans entrez au theatre, ils ne diront un seul mot pour se donner peine des sens & jugemens d'autruy.
Les Poetes ont communication avec la Folie.
Jeunesse mere de Folie.
Les Poetes ont communication avec la Folie. Les Poetes ausquels se peult prester & adjouster facile croyance, pource que avec la Folie ils ont tousjours eu pratique & communication, recitent que Pluto Dieu des Richesses, qui ha commandement sur la paix, sur les guerres, sur les seigneuries, Royaumes & Empires, & toutes autres choses de ce monde, dont il est directeur, & comme il luy plaist en dispose, fut pere de ceste dame Folie, laquelle eut pour mere la gracieuse Deesse Jeunesse mere de Folie. Jeunesse, qui la conceut & enfanta és isles Fortunees, où ne se treuve ennuy, fascherie, maladie ne vieillesse, mais tousjours les Roses, violettes & autres fleurs & herbes odoriferantes, avecques arbres qui produisent fruicts tresexquis, delicieux & savoureux, y couvrent la terre pour l'eternelle prime-vere, qui jamais ne bouge de là: de sorte que de pays, de pere & de mere ceste Dame ne pourroit estre plus noble, ne plus estimable & recommandable qu'elle est. Aussi tost qu'elle fut nee, elle se print à rire, & avecque demonstration de festes & jeux plaisans, resjouit fort le monde, qui premierement sans elle estoit pensif & melancholique. Et pour le tenir en continuels plaisirs & soulas, incontinent elle s'allia & accompagna de Venus, de Bacchus, de volupté, des delices & adulations, fuyant & evitant toutes peines, ennuis, fascheries & tristesses, pour s'addonner à toutes sortes de plaisirs, joyes & passetemps.
La Folie cause de la generation des hommes.
Surquoy il est bien requis que vous saichez & entendez quel bien, proufict, utilité & commodité elle avec sa compagnie a apporté & apporte à nous autres pauvres humains: & de combien nous luy sommes tenus & obligez. Premierement je vous demande comme se pourroyent La Folie cause de la generation des hommes. engendrer les hommes, si ce n'estoit la Folie. Tous les saiges ensemble feront & diront ce qu'ils voudront & sçauront: mais s'ils veulent estre peres, & observer le divin commandement de croistre & multiplier, il est necessaire qu'ils mettent à part la gravité, les estudes & la prudence, & qu'ils embrassent la Folie: mettans en œuvre la partie du corps, laquelle quasi ne se peult nommer, voir ne toucher sans rire. Cela veritablement est la source & la fontaine de laquelle naissent & sourdent les saiges Philosophes, les graves Jurisconsultes, les devots Religieux, les reverends Prelats, les magnanimes Seigneurs, les trespuissans Rois & Empereurs Augustes. Et certes si ce n'estoit la Folie & la volupté qui est tousjours conjoincte avecque elle, peu d'hommes naistroyent & seroyent produicts sur terre.
Mais par vostre foy, croyez-vous que aucune femme ayant un coup esprouvé les grandes & extremes douleurs, agonies & perils de la mort manifeste & apparente, qu'ils reçoivent à leur enfantement, se voulsissent jamais plus consentir de retourner à faire ce qu'ils ont premierement faict pour concevoir: si elles n'estoyent, comme elles sont (ainsi que lon dit) aucunement folles & hors de raisonnable sentement? Vous voyez par cela clairement que du naistre & de l'estre nous sommes grandement obligez à la Folie. Considerez doncques en vousmesmes combien est grand ce benefice.
Et d'avantage, que si depuis que nous sommes nez, la Folie se vouloit du tout abandonner & faire de nous à sa naturelle discretion, quelle seroit nostre vie: sans doubte miserable & pleine de calamité. Mais ceste Dame, comme benigne mere & doulce nourrice, se contient gracieusement avec nous, pour nous domestiquer & apprivoiser, sans se laisser du tout eschapper, à fin de ne nous estranger. Et tant plus nous sommes en grande necessité, plus s'efforce de nous secourir & aider.
Pourquoy les petits enfans sont tant aimez.