Pourquoy les petits enfans sont tant aimez. Et d'où vient cela aussi, que les petis enfans en leur puberté & tendre enfance sont tant chers tenus, tant aimez, mignardez & baisez, non seulement par leurs peres & meres, parens, & autres qui les cognoissent: mais encores un mortel ennemi, nonobstant sa malveillance & cruauté, ne desdaignera à les voir & regarder sans les outrager. Et quelques fois s'est trouvé que les bestes sauvages les ont nourris. Il fault que vous pensez que cela ne procede d'autre chose, sinon que pour estre tels petis enfançonnets, simples & hors de sentement & jugement, ils demeurent continuellement en la protection de la Folie: laquelle leur donne tant de grace, que en leurs babils & façons de faire, ils sont souvent plus plaisans, & donnent plus à rire que les plus grans farseurs, bouffons & basteleurs qui se pourroyent trouver.
L'Adolescence printemps de nostre vie.
Les maladies & travaux accompaignent nos ans.
L'Adolescence printemps de nostre vie. Apres ceste enfance vient à succeder la florie Adolescence, qui certainement est le printemps de nostre vie. Et n'y a personne qui ne sache bien comme les jouvenceaux adolescens en cestuy leur doux aage sont favorisez, caressez, aimez, dressez & aidez en leurs estudes & operations, & quel bien tout homme leur desire & procure: mesmement quand lon voit que leurs façons de faire ne sont trop austeres ne trop sages, mais qu'ils ont plaisante & affable conversation. Depuis, estans faicts hommes, soudainement qu'ils commencent à sentir & gouster les choses graves, & à les embrasser, deslors ils perdent la faveur & la grace; & leur beauté, vigueur & dexterité leur commence à faillir. Et de tant plus qu'ils se distrayent & esloignent de la Folie, pour entendre à la Prudence, de tant plus ils se font difformes & brutaux: En maniere qu'à peine les peult lon recognoistre pour ceux qui n'agueres auparavant pour leur singuliere beauté estoyent tant estimez & desirez. Les maladies & travaux accompaignent nos ans. Et ainsi allans de mal en pis, croissent les ans en maladies, en fatigues & en travaulx, jusques à ce qu'ils soyent joincts à la dure & aspre vieillesse, laquelle est tant facheuse, que les vieillars elle fait non seulement aux autres, mais encores à eux mesmes desplaisans & ennuyeux.
Les vieillards reviennent au rang d'enfance.
Et vrayement il n'y auroit aucun qui peust comporter leurs fascheries, plainctes & querelles, si de nouveau la Folie meue de compassion de leurs miseres, ne les secouroit, en les faisant, comme elle a accoustumé, rajeunir & ragaillardir, Les vieillards reviennent au rang d'enfance. les transformant & reduisant du tout en leur premier estat de insensez petits enfans: apres leur avoir faict oublier tous leurs arts, sciences & industries, & toute autre grande & importune negoce, pour eux addonner, ainsi que en leurs premiers ans, à la volupté & aux pratiques d'amour. Et alors il fault teindre les cheveux, porter la belle coeffe bien tissue, pour faire semblant que lon n'est point chauve, raser tous les jours la barbe, s'approprier, se perfumer, suborner macquereaux & macquerelles, escrire lettres amoureuses à leurs dames, & puis se marier avec jeunes filles sans douaire, desquelles par apres autres qu'eux sont possesseurs & jouissans. Et sur cela fault despendre & consumer son patrimoine à boire, à jouer, à ribler & enfolastrir du tout, tenants propos ordinairement de leurs amours, & disants choses vaines, pueriles & sottes: tout ainsi qu'ils eussent faict lors qu'ils vindrent au monde, & comme si jamais ils n'y avoyent esté.
Les vieillards aiment les petis enfans.
Les vieillards aiment les petis enfans. Et de ceste similitude de nature advient que les vieillars aiment tant ces petis enfans, & les petis enfans se resjouissent & prennent tant de plaisir avecque eux, que plus vont en avant en l'aage, tant plus ils perdent les sens & jugement: de sorte que sans y penser, ne eux en appercevoir, ils passent heureusement de la presente vie en l'autre, sans aucune douleur ne sentement de maladie, voire de la propre mort. Considerez donques encores une autre fois, combien nous sommes obligez à la Folie: Et pour certain, si les hommes fuyoyent du tout la Prudence, & demouroyent tousjours avecque la Folie, ils ne sentiroyent aucune molestie, melancholie ne travail, mais tousjours vivroyent heureux & consolez.
Les saiges & graves hommes subjects à fascheries & maladies.
Et encores qu'il ne soit ja besoing de prouver les choses claires & manifestes, toutesfois je vous prie regardez un peu des saiges & graves hommes, qui n'ont autre versation qu'à l'estude & aux lettres, à gouverner les estats, regir les Republiques, & traicter les negoces de grands seigneurs: vous les trouverez la Les saiges & graves hommes subjects à fascheries & maladies. pluspart palles, maigres, desfaicts & maladifs, & deviennent vieux & chenus devant qu'ils soyent à peine faicts jeunes. Ce qui n'est pas de merveilles, parce que les continuelles cures & sollicitudes, les divers pensemens, les travaulx & fatigues, & le veiller de la nuict, lever avant le jour, ne cognoissent jamais ne plaisir ne repos: mais tousjours travailler & avec le corps & avec l'entendement, les fait debiles, leur oste les esprits, & abbrege beaucoup leur vie, tourmentee en sorte, que quand vous voyez aucuns petits enfans ou jeunes garsons trop saiges, vous devez tenir pour certain & tresevident signe, que leur voyage ne sera pas long en ce monde, & que leurs ans ne dureront gueres. Mais au contraire, ceux qui sont grossiers & robustes, qui ne se soucient depuis le nez en amont, & fuyent les fatigues, s'esloignans le plus qu'ils peuvent de la Prudence, sont sains, gaillards & dispos, & vivent longuement sans aucune maladie.