Comparaison de la Prudence avec la Folie. Or maintenant faisons jugement de ceux lesquels ont tant odieuses les follies, qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter: Et leur demandons lequel vault le mieux, ou avec la Prudence vivre en continuels affaires, peines, douleurs & fascheries, & à la fin pour en sortir & alleger leur tourment, se desesperer, pendre & estrangler: ou bien avec la Folie passer les maladies, les miseres, & la vieillesse: si facilement que à peine en peult lon rien sentir.

Les fols jugez heureux & pourquoy.

Les fols bien venus & receus par tout.

La liberté que les loix donnent aux fols.

Les fols escoutez des Rois & Princes.

Les flateurs ordinairement sont alentour des grands seigneurs.

Il me semble que non sans juste occasion ceux qui du tout sont fols, ont Les fols jugez heureux & pourquoy. esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin, melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu qu'ils arrivent, Les fols bien venus & receus par tout. ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons & presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.

Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais encores La liberté que les loix donnent aux fols. les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: & à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en plaisir & joyeuseté. Les fols escoutez des Rois & Princes. Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries & assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le blanc, Les flateurs ordinairement sont alentour des grands seigneurs. faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer & rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.

Les fols vont en paradis apres leur mort.

Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs & en festes: Les fols vont en paradis apres leur mort. & apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir) s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils vivent eternellement avec felicité.