Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé & hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans & sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux, meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon temps.

De la misere des bœufs.

Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande que celle De la misere des bœufs. des pauvres bœufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?

Des chevaux.

Que dirons-nous pareillement des Des chevaux. chevaulx, animaux tant nobles, lesquels non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux, & qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.

Des chiens.

Des chiens. Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx, ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres ils meurent miserablement de faim.

Des oiseaux.

Des oiseaux. Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, & veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air, selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent & meurent tresmalheureux & infortunez.