Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha, lui passa au cou un sac plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent chacun de leur valise; et la plupart des valises parurent si pesantes à Ali Baba, qu'il les jugea pleines d'or et d'argent monnayé.

Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu'Ali Baba prit pour le capitaine des voleurs, s'approcha du rocher, fort près du gros arbre où il s'était réfugié, et après qu'il se fut fait chemin au travers de quelques arbrisseaux, il prononça ces paroles si distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu'Ali Baba les entendit. Dès que le capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils furent tous entrés, il entra aussi, et la porte se ferma.

Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui craignait que quelqu'un d'eux, ou que tous ensemble ne sortissent s'il quittait son poste pour se sauver, fut contraint de rester sur l'arbre, et d'attendre avec patience.

La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu que le capitaine était entré le dernier, il sortit le premier; et après les avoir vus défiler devant lui, Ali Baba entendit qu'il fit refermer la porte, en prononçant ces paroles: «Sésame, referme-toi!» Chacun retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise, et remonta dessus. Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.

Ali Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord; il dit en lui-même: Ils peuvent avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me trouverais attrapé si cela arrivait. Il les conduisit de l'œil jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue, et il ne descendit que longtemps après, pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la porte, il eut la curiosité d'éprouver si, en les prononçant, elles feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et il dit: «Sésame, ouvre-toi!» et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.

Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité; mais il fut surpris d'en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en voûte fort élevée, de main d'homme, qui recevait la lumière du haut du rocher par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions de bouche, des ballots de riches marchandises en piles, des étoffes de soie et de brocart, des tapis de grand prix, et surtout de l'or et de l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut qu'il y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte servait de retraite à des voleurs qui s'étaient succédé les uns aux autres.

Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il avait à prendre: il entra dans la grotte, et dès qu'il y fut entré, la porte se referma; mais cela ne l'inquiéta pas: il avait le secret de la faire ouvrir. Il ne s'attacha pas à l'argent, mais à l'or monnayé, et particulièrement à celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois autant qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge de ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu'on ne pouvait les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte; et il n'eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, referme-toi,» qu'elle se ferma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était entré, et demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti.

Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui, il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta les sacs dans sa maison, les posa et arrangea devant sa femme, qui était assise sur un sofa.

Sa femme mania les sacs; et s'étant aperçue qu'ils étaient pleins d'argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire: Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour... Ali Baba l'interrompit. Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas; je ne suis pas voleur, à moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai raconté ma bonne fortune.

Il vida les sacs, qui firent un gros tas d'or dont sa femme fut éblouie, et quand il eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le commencement jusqu'à la fin; et en achevant, il lui recommanda sur toutes choses de garder le secret.