Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.
Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.
Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.
Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez, retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.
XLIVE NUIT
Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit Scheherazade, vous allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide, commença son histoire de cette manière:
HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI.
Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour les promenades et les divertissements sur l'eau.
Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier par ma présence le cœur de mes sujets, et les affermir dans le devoir. Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages, en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je m'embarquai, et nous mîmes à la voile.
Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux, que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger. Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât, rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.