Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits, qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant, ils étaient tous borgnes de l'œil droit. Ils accompagnaient un vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.
J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et tous privés du même œil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments, ils me demandèrent ce qui m'avait amené là.
Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.
Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place, et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'œil droit; contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.
Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs, auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et sur la fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.
Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.
Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre, du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches!
Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation. Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je venais d'être spectateur.
Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent: Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le lendemain et les nuits suivantes, la même action.
A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en savoir les motifs.