Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris.

Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders. Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.

Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.

Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait. Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.

Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment; mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul; mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.

Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...

Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu d'envie d'entendre.

LIVE NUIT

Ma chère sœur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.

HISTOIRE DE ZOBÉIDE