Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au port, où nous trouvâmes mes sœurs, le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince, je leur racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la désolation d'une si belle ville.
Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant les yeux.
Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel que nous pouvions le souhaiter...
LVIIE NUIT
Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:
Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre union ne dura pas longtemps. Mes sœurs devinrent jalouses de l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir. D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.
Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sœurs, que dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments qu'auparavant.
Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où, avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes sœurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque espérance que je pourrais conserver ma vie.
Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche, et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans un autre endroit, et je m'endormis.
A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos sœurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la manière que je vous dirai.