Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il. Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...
LXIXE NUIT
Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré, me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je lui devais.
De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles que j'avais déjà acquises.
Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur la fin du dîner, et continua ses aventures.
QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles, et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la manœuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de matelots se noyèrent, et que la charge périt...
LXXE NUIT
J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire. L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.
Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite dans leurs maisons.