Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents, qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer.
Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer tous mes gens.
Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle devenait mon épouse.
XCVIIIE NUIT
La vieille dame connaissait cette jeune personne et ne tarda pas à lui parler de moi. Elle ne rejeta pas l'offre que je lui faisais de ma main, mais comme le cadi son père était d'humeur fort difficile, elle désira me voir avant de lui parler de ce mariage. Il fut convenu que je me trouverais chez elle le vendredi suivant; la vieille dame devait m'y attendre, et nous aurions à nous entretenir jusqu'à l'heure où la prière serait terminée et le cadi revenu chez lui.
Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à m'habiller, et que je choisissais l'habit le plus propre de ma garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous portez: l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je dois penser là-dessus; mais ne vous baignerez-vous pas avant d'aller chez le premier cadi? Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je; je me contenterai de faire venir un barbier, et de me faire raser la tête et la barbe. Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher un qui fût habile dans sa profession, et fort expéditif.
L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit, après m'avoir salué: Seigneur, il me paraît à votre visage que vous ne vous portez pas bien. Je lui répondis que je sortais d'une maladie. Je souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux, et que sa grâce vous accompagne toujours. J'espère, lui répliquai-je, qu'il exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. Puisque vous sortez d'une maladie, dit-il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé. Dites-moi présentement de quoi il s'agit; j'ai apporté mes rasoirs et mes lancettes: souhaitez-vous que je vous rase ou vous tire du sang? Je viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie; et vous devez bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser; dépêchez-vous, et ne perdons pas de temps à discourir, car je suis pressé, et l'on m'attend à midi précisément...
XCIXE NUIT
Le barbier, continua le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et en rentrant: Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de safar, de l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à Médine, et de l'an 7320 de l'époque du grand Iskender aux deux cornes, et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui, à l'heure qu'il est, pour vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un mauvais présage pour vous: elle m'apprend que vous courrez en ce jour un grand danger, non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une incommodité qui vous durera le reste de vos jours. Vous devez m'être obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je serais fâché qu'il vous arrivât.
Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains d'un barbier si babillard et si extravagant! Quel fâcheux contre-temps pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! J'en fus choqué. Je me mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos prédictions. Je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi rasez-moi, ou vous retirez, que je fasse venir un autre barbier.