Quand le barbier, continua-t-il, eut fini son histoire, nous trouvâmes que le jeune homme n'avait pas eu tort de l'accuser d'être un grand parleur. Néanmoins nous voulûmes qu'il demeurât avec nous et qu'il fût du régal que le maître de la maison nous avait préparé. Nous nous mîmes donc à table et nous nous réjouîmes jusqu'à la prière d'entre le midi et le coucher du soleil. Alors toute la compagnie se sépara, et je vins travailler à ma boutique en attendant qu'il fût temps de m'en retourner chez moi.

Ce fut dans cet intervalle que le petit bossu, à demi ivre, se présenta devant ma boutique, qu'il chanta et joua de son tambour de basque. Je crus qu'en l'emmenant au logis avec moi je ne manquerais pas de divertir ma femme; c'est pourquoi je l'emmenai. Ma femme nous donna un plat de poisson, et j'en servis un morceau au bossu, qui le mangea sans prendre garde qu'il y avait une arête. Il tomba devant nous sans sentiment. Après avoir en vain essayé de le secourir, dans l'embarras où nous mit un accident si funeste, et dans la crainte qu'il nous causa, nous n'hésitâmes point à porter le corps hors de chez nous, et nous le fîmes adroitement recevoir chez le médecin juif. Le médecin juif le descendit dans la chambre du pourvoyeur, et le pourvoyeur le porta dans la rue, où l'on a cru que le marchand l'avait tué. Voilà, sire, ajouta le tailleur, ce que j'avais à dire pour satisfaire Votre Majesté. C'est à elle de prononcer si nous sommes dignes de sa clémence ou de sa colère, de la vie ou de la mort.

Le sultan de Casgar laissa voir sur son visage un air content qui redonna la vie au tailleur et à ses camarades. Je ne puis disconvenir, dit-il, que je ne sois plus frappé de l'histoire du jeune boiteux, de celle du barbier, que de l'histoire de mon bouffon; mais, avant que de vous renvoyer chez vous tous quatre, et qu'on enterre le corps du bossu, je voudrais voir ce barbier qui est cause que je vous pardonne. Puisqu'il se trouve dans ma capitale, il est aisé de contenter ma curiosité. En même temps il dépêcha un huissier pour l'aller chercher avec le tailleur, qui savait où il pourrait être.

L'huissier et le tailleur revinrent bientôt et amenèrent le barbier, qu'ils présentèrent au sultan. Le barbier était un vieillard qui pouvait avoir quatre-vingt-dix ans. Il avait la barbe et les sourcils blancs comme neige, les oreilles pendantes et le nez fort long. Le sultan ne put s'empêcher de rire en le voyant. Homme silencieux, lui dit-il, j'ai appris que vous saviez des histoires merveilleuses: voudriez-vous bien m'en raconter quelques-unes? Sire, lui répondit le barbier, laissons là, s'il vous plaît, pour le présent, les histoires que je puis savoir. Je supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre de lui demander ce que font ici devant elle ce chrétien, ce juif, ce musulman et ce bossu mort que je vois là étendu par terre. Le sultan sourit de la liberté du barbier et lui répliqua: Qu'est-ce que cela vous importe? Sire, repartit le barbier, il m'importe de faire la demande que je fais, afin que Votre Majesté sache que je ne suis pas un grand parleur, comme quelques-uns le prétendent, mais un homme justement appelé le Silencieux...

CVIIE NUIT

Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas. Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en lettres d'or, c'est celle de ce bossu.

A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête, qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de vie.

Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse pension, et le retint auprès de sa personne.

La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère sœur Dinarzade, voyant qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar. L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère sœur, dit la sultane; et puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie, j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui promettait.

Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.