«Après s'être entretenue quelque temps avec lui de choses indifférentes elle lui dit qu'elle cherchait une certaine étoffe à fond d'or; qu'elle venait à sa boutique comme à celle qui était la mieux assortie de tout le bezestan, et que s'il en avait, il lui ferait un grand plaisir de lui en montrer, Bedreddin lui en montra plusieurs pièces, à l'une desquelles s'étant arrêtée et lui en ayant demandé le prix, il la lui laissa à onze cents drachmes d'argent. «Je consens de vous en donner cette somme, lui dit-elle; je n'ai pas d'argent sur moi, mais j'espère que vous voudrez bien me faire crédit jusqu'à demain, et me permettre d'emporter l'étoffe. Je ne manquerai pas de vous envoyer demain les onze cents drachmes dont nous convenons pour elle. - Madame, lui répondit Bedreddin, je vous ferais crédit avec plaisir et vous laisserais emporter l'étoffe si elle m'appartenait; mais elle appartient à cet honnête jeune homme que vous voyez, et c'est aujourd'hui un jour que je dois lui compter de l'argent. - Et d'où vient, reprit la dame, fort étonnée, que vous en usez de cette sorte avec moi? N'ai-je pas coutume de venir à votre boutique? et toutes les fois que j'ai acheté des étoffes et que vous avez bien voulu que je les aie emportées sans les payer sur-le-champ, ai-je jamais manqué de vous envoyer de l'argent dès le lendemain?» Le marchand en demeura d'accord. «Il est vrai, madame, repartit-il, mais j'ai besoin d'argent aujourd'hui. - Eh bien! voilà votre étoffe, dit-elle en la lui jetant: que Dieu vous confonde, vous et tout ce qu'il y a de marchands! Vous êtes tous faits les uns comme les autres; vous n'avez aucun égard pour personne.» En achevant ces paroles, elle se leva brusquement, et sortit fort irritée contre Bedreddin.»

Là, Scheherazade, voyant que le jour paraissait, cessa de parler.
La nuit suivante elle continua de cette manière:

CX NUIT.

Le marchand chrétien poursuivant son histoire: «Quand je vis, me dit le jeune homme, que la dame se retirait, je sentis bien que mon coeur s'intéressait pour elle. Je la rappelai: «Madame, lui dis-je, faites-moi la grâce de revenir; peut-être trouverai-je le moyen de vous contenter l'un et l'autre.» Elle revint en me disant que c'était pour l'amour de moi. «Seigneur Bedreddin, dis-je alors au marchand, combien dites-vous que vous voulez vendre cette étoffe qui m'appartient? - Onze cents drachmes d'argent, répondit- il, je ne puis la donner à moins. - Livrez-la donc à cette dame, repris-je, et qu'elle l'emporte. Je vous donne cent drachmes de profit, et je vais vous faire un billet de la somme, à prendre sur les autres marchandises que vous avez à moi. Effectivement, je fis le billet, le signai et le mis entre les mains de Bedreddin. Ensuite, présentant l'étoffe à la dame: «Vous pouvez l'emporter, madame, lui dis-je, et quant à l'argent, vous me l'enverrez demain ou un autre jour, ou bien je vous fais présent de l'étoffe, si vous voulez. - Ce n'est pas comme je l'entends, reprit-elle: vous en usez avec moi d'une manière si honnête et si obligeante, que je serais indigne de paraître devant les hommes si je ne vous en témoignais pas de la reconnaissance. Que Dieu, pour vous en récompenser, augmente vos biens, vous fasse vivre longtemps après moi, vous ouvre la porte des cieux, à votre mort, et que toute la ville publie votre générosité!»

«Ces paroles me donnèrent de la hardiesse. «Madame, lui dis-je, laissez-moi voir votre visage pour prix de vous avoir fait plaisir: ce sera me payer avec usure.» À ces mots, elle se retourna de mon côté, ôta la mousseline qui lui couvrait le visage, et offrit à mes yeux une beauté surprenante. J'en fus tellement frappé, que je ne pus lui rien dire pour lui exprimer ce que j'en pensais. Je ne me serais jamais lassé de la regarder: mais elle se recouvrit promptement le visage, de peur qu'on ne l'aperçût, et après avoir abaissé le crépon, elle prit la pièce d'étoffe et s'éloigna de la boutique, où elle me laissa dans un état bien différent de celui où j'étais en y arrivant. Je demeurai longtemps dans un trouble, dans un désordre étrange. Avant que de quitter le marchand, je lui demandai s'il connaissait la dame. «Oui, me répondit-il, elle est fille d'un émir qui lui a laissé en mourant des biens immenses.»

«Quand je fus de retour au khan de Mesrour, mes gens me servirent à souper; mais il me fut impossible de manger. Je ne pus même fermer l'oeil de toute la nuit, qui me parut la plus longue de ma vie. Dès qu'il fut jour, je me levai dans l'espérance de revoir l'objet qui troublait mon repos: et dans le dessein de lui plaire, je m'habillai plus proprement encore que le jour précédent. Je retournai à la boutique de Bedreddin.»

Mais, sire, dit Scheherazade, le jour, que je vois paraître, m'empêche de continuer mon récit. Après avoir dit ces paroles elle se tut, et la nuit suivante elle reprit sa narration dans ces termes:

CXI NUIT.

Sire, le jeune homme de Bagdad racontant ses aventures au marchand chrétien: «Il n'y avait pas longtemps, dit-il, que j'étais arrivé à la boutique de Bedreddin lorsque je vis venir la dame, suivie de son esclave, et plus magnifiquement vêtue que le jour d'auparavant. Elle ne regarda pas le marchand, et s'adressant à moi seul: «Seigneur, me dit-elle, vous voyez que je suis exacte à tenir la parole que je vous donnai hier. Je viens exprès pour vous apporter la somme dont vous voulûtes bien répondre pour moi sans me connaître, par une générosité que je n'oublierai jamais. - Madame, lui répondis-je, il n'était pas besoin de vous presser si fort. J'étais sans inquiétude sur mon argent, et je suis fâché de la peine que vous avez prise. - Il n'était pas juste, reprit-elle, que j'abusasse de votre honnêteté.» En disant cela, elle me mit l'argent entre les mains et s'assit près de moi.

«Alors, profitant de l'occasion que j'avais de l'entretenir, je lui parlai de l'amour que je sentais pour elle; mais elle se leva et me quitta brusquement, comme si elle eût été fort offensée de la déclaration que je venais de lui faire. Je la suivis des yeux tant que je la pus voir, et dès que je ne la vis plus, je pris congé du marchand et sortis du bezestan sans savoir où j'allais. Je rêvais à cette aventure lorsque je sentis qu'on me tirait par derrière. Je me tournai aussitôt pour voir ce que ce pouvait être, et je reconnus avec plaisir l'esclave de la dame dont j'avais l'esprit occupé. «Ma maîtresse, me dit-elle, qui est cette jeune personne à qui vous venez de parler dans la boutique d'un marchand, voudrait bien vous dire un mot; prenez, s'il vous plaît, la peine de me suivre.» Je la suivis et trouvai en effet sa maîtresse qui m'attendait dans la boutique d'un changeur où elle était assise.