«Elle me fit asseoir auprès d'elle, et prenant la parole: «Mon cher seigneur, me dit-elle, ne soyez pas surpris que je vous aie quitté un peu brusquement. Je n'ai pas jugé à propos, devant ce marchand, de répondre favorablement à l'aveu que vous m'avez fait des sentiments que je vous ai inspirés. Mais, bien loin de m'en offenser, je confesse que je prenais plaisir à vous entendre, et je m'estime infiniment heureuse d'avoir pour amant un homme de votre mérite. Je ne sais quelle impression ma vue a pu faire d'abord sur vous; mais, pour moi, je puis vous assurer qu'en vous voyant je me suis sentie de l'inclination pour vous. Depuis hier je n'ai fait que penser aux choses que vous me dites, et mon empressement à vous venir chercher si matin doit bien vous prouver que vous ne me déplaisez pas. - Madame, repris-je, transporté d'amour et de joie, je ne pouvais rien entendre de plus agréable que ce que vous avez la bonté de me dire. On ne saurait aimer avec plus de passion que je vous aime: depuis l'heureux moment que vous parûtes à mes yeux, ils furent éblouis de tant de charmes, et mon coeur se rendit sans résistance. - Ne perdons pas le temps en discours inutiles, interrompit-elle; je ne doute pas de votre sincérité, et vous serez bientôt persuadé de la mienne. Voulez- vous me faire l'honneur de venir chez moi, ou si vous souhaitez que j'aille chez vous? - Madame, lui répondis-je, je suis un étranger logé dans un khan qui n'est pas un lieu propre à recevoir une dame de votre rang et de votre mérite.»

Scheherazade allait poursuivre, mais elle fut obligée d'interrompre son discours parce que le jour paraissait. Le lendemain, elle continua de cette sorte, en faisant toujours parler le jeune homme de Bagdad:

CXII NUIT.

«Il est plus à propos, madame, poursuivit-il, que vous ayez la bonté de m'enseigner votre demeure; j'aurai l'honneur de vous aller voir chez vous.» La dame y consentit. «Il est, dit-elle, vendredi après-demain; venez ce jour-là, après la prière du midi. Je demeure dans la rue de la Dévotion. Vous n'avez qu'à demander la maison d'Abou-Schamma, surnommé Bercout, autrefois chef des émirs: vous me trouverez là.» À ces mots, nous nous séparâmes, et je passai le lendemain dans une grande impatience.

«Le vendredi, je me levai de bon matin; je pris le plus bel habit que j'eusse, avec une bourse où je mis cinquante pièces d'or, et, monté sur un âne que j'avais retenu dès le jour précédent, je partis accompagné de l'homme qui me l'avait loué. Quand nous fûmes arrivés dans la rue de la Dévotion, je dis au maître de l'âne de demander où était la maison que je cherchais: on la lui enseigna et il m'y mena. Je descendis à la porte. Je le payai bien et le renvoyai, en lui recommandant de bien remarquer la maison où il me laissait et de ne pas manquer de m'y venir prendre le lendemain matin, pour me ramener au khan de Mesrour.

«Je frappai à la porte, et aussitôt deux petites esclaves blanches comme la neige et très-proprement habillées vinrent ouvrir. «Entrez, s'il vous plaît, me dirent-elles, notre maîtresse vous attend impatiemment. Il y a deux jours qu'elle ne cesse de parler de vous.» J'entrai dans la cour et vis un grand pavillon élevé sur sept marches, et entouré d'une grille qui le séparait d'un jardin d'une beauté admirable. Outre les arbres qui ne servaient qu'à l'embellir et qu'à former de l'ombre, il y en avait une infinité d'autres chargés de toutes sortes de fruits. Je fus charmé du ramage d'un grand nombre d'oiseaux qui mêlaient leurs chants au murmure d'un jet d'eau d'une hauteur prodigieuse qu'on voyait au milieu d'un parterre émaillé de fleurs. D'ailleurs ce jet d'eau était très-agréable à voir; quatre gros dragons dorés paraissaient aux angles du bassin qui était en carré, et ces dragons jetaient de l'eau en abondance, mais de l'eau plus claire que le cristal de roche. Ce lieu plein de délices me donna une haute idée de la conquête que j'avais faite. Les deux petites esclaves me firent entrer dans un salon magnifiquement meublé, et pendant que l'une courut avertir sa maîtresse de mon arrivée, l'autre demeura avec moi et me fit remarquer toutes les beautés du salon.»

En achevant ces derniers mots, Scheherazade cessa de parler, à cause qu'elle vit paraître le jour. Schahriar se leva fort curieux d'apprendre ce que ferait le jeune homme de Bagdad dans le salon de la dame du Caire. La sultane contenta le lendemain la curiosité de ce prince en reprenant ainsi cette histoire:

CXIII NUIT.

Sire, le marchand chrétien continuant de parler au sultan de Casgar, poursuivit de cette manière: «Je n'attendis pas longtemps dans le salon, me dit le jeune homme; la dame que j'aimais y arriva bientôt, fort parée de perles et de diamants, mais plus brillante encore par l'éclat de ses yeux que par celui de ses pierreries. Sa taille, qui n'était plus cachée par son habillement de ville, me parut la plus fine et la plus avantageuse du monde. Je ne vous parlerai point de la joie que nous eûmes de nous revoir, car c'est une chose que je ne pourrais que faiblement exprimer. Je vous dirai seulement qu'après les premiers compliments, nous nous assîmes tous deux sur un sofa où nous nous entretînmes avec toute la satisfaction imaginable. On nous servit ensuite les mets les plus délicats et les plus exquis. Nous nous mîmes à table, et après le repas nous nous remîmes à nous entretenir jusqu'à la nuit. Alors on nous apporta d'excellent vin et des fruits propres à exciter à boire, et nous bûmes au son des instruments que les esclaves accompagnèrent de leurs voix. La dame du logis chanta elle-même et acheva par ses chansons de m'attendrir et de me rendre le plus passionné de tous les amants. Enfin je passai la nuit à goûter toutes sortes de plaisirs.

«Le lendemain matin, après avoir mis adroitement sous le chevet du lit la bourse et les cinquante pièces d'or que j'avais apportées, je dis adieu à la dame, qui me demanda quand je la reverrais: «Madame, lui répondis-je, je vous promets de revenir ce soir.» Elle parut ravie de ma réponse, me conduisit jusqu'à la porte, et, en nous séparant, elle me conjura de tenir ma promesse.