«Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: «Ma bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici: il en a de toutes sortes, et sans vous fatiguer de courir de boutique en boutique, je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs.» Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans la boutique d'un jeune marchand assez bien fait. Je m'assis et lui fis dire par la vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût. La vieille voulait que je lui fisse la demande moi-même; mais je lui dis qu'une des conditions de mon mariage était de ne parler à aucun homme qu'à mon mari, et que je ne devais pas y contrevenir.

«Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une m'ayant agréé plus que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à la vieille: «Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui en ferai un présent si elle veut bien me permettre de la baiser à la joue.» J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de me faire cette proposition. Mais, au lieu de m'obéir, elle me représenta que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante; qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de présenter la joue, et que ce serait une affaire bientôt faite. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple pour suivre ce conseil. La vieille dame et mes femmes se mirent devant afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais, au lieu de me baiser, le marchand me mordit jusqu'au sang.

«La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, je me sentis la joue tout ensanglantée: la vieille dame et mes femmes avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde qui accourut ne s'aperçût de rien et crût que ce n'était qu'une faiblesse qui m'avait prise.»

Scheherazade, en achevant ces dernières paroles, aperçut le jour et se tut. Le sultan trouva ce qu'il venait d'entendre assez extraordinaire, et se leva fort curieux d'en apprendre la suite.

LXVIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, s'étant réveillée, appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de vouloir bien continuer l'histoire d'Amine. - Voici comme cette dame la reprit, répondit Scheherazade.

«La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer: «Ma bonne maîtresse, me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je vous ai amenée chez ce marchand parce qu'il est de mon pays, et je ne l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis, je vous donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.» Mon évanouissement m'avait rendue si faible qu'à peine pouvais-je marcher. J'arrivai néanmoins au logis; mais je tombai une seconde fois en faiblesse en entrant dans ma chambre. Cependant la vieille m'appliqua son remède; je revins à moi et me mis au lit.

«La nuit venue, mon mari arriva. Il s'aperçut que j'avais la tête enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal de tête, et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie, et voyant que j'étais blessée à la joue: «D'où vient cette blessure? me dit-il.» Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me résoudre à lui avouer la chose: faire cet aveu à un mari me paraissait choquer la bienséance. Je lui dis que comme j'allais acheter une étoffe de soie avec la permission qu'il m'en avait donnée, un porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que c'était peu de chose.

«Cette raison mit mon mari en colère: «Cette action, dit-il, ne demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police d'arrêter tous ces brutaux de porteurs et de les faire tous pendre.» Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents, je lui dis: «Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de pardon si j'avais causé ce malheur. - Dites- moi donc sincèrement, reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.»

«Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un vendeur de balais monté sur son âne; qu'il venait derrière moi, la tête tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement que j'étais tombée et que j'avais donné de la joue contre du verre. «Cela étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir tous ces marchands de balais. - Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, je vous supplie de leur pardonner: ils ne sont pas coupables. - Comment donc! madame, dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux apprendre de votre bouche la vérité. - Seigneur, lui répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée: voilà le fait.»