«À ces dernières paroles mon époux perdit patience. «Ah! s'écria- t-il, c'est trop longtemps écouter des mensonges!» En disant cela, il frappa des mains, et trois esclaves entrèrent. «Tirez-la hors du lit, leur dit-il, étendez-la au milieu de la chambre.» Les esclaves exécutèrent son ordre, et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il commanda au troisième d'aller prendre un sabre. Et quand il l'eut apporté: «Frappe, lui dit-il; coupe-lui le corps en deux et va le jeter dans le Tigre. Qu'il serve de pâture aux poissons: c'est le châtiment que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon coeur et qui me manquent de foi.» Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: «Frappe donc, continua-t-il: qui t'arrête? qu'attends-tu?
«- Madame, me dit alors l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez s'il y a quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.» Je demandai la liberté de dire un mot. Elle me fut accordée. Je soulevai la tête, et, regardant mon époux tendrement: «Hélas! lui dis-je en quel état me voilà réduite! il faut donc que je meure dans mes plus beaux jours!» Je voulais poursuivre, mais mes larmes et mes soupirs m'en empêchèrent. Cela ne toucha pas mon époux: au contraire, il me fit des reproches, à quoi il eût été inutile de repartir. J'eus recours aux prières, mais il ne les écouta pas, et il ordonna à l'esclave de faire son devoir. En ce moment la vieille dame qui avait été nourrice de mon époux entra, et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser: «Mon fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue celui qui tue, et que vous allez flétrir votre réputation et perdre l'estime des hommes. Que ne diront-ils point d'une colère si sanglante!» Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et elle les accompagna de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux.
«Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous je lui donne la vie; mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent souvenir de son crime.» À ces mots, un esclave, par son ordre, me donna de toute sa force sur les côtes et sur la poitrine tant de coups d'une petite canne pliante qui enlevait la peau et la chair, que j'en perdis connaissance. Après cela il me fit porter par les mêmes esclaves, ministres de sa fureur, dans une maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit quatre mois. Enfin je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier, contre mon intention, me sont restées depuis. Dès que je fus en état de marcher et de sortir, je voulus retourner à la maison de mon premier mari; mais je n'y trouvai que la place. Mon second époux, dans l'excès de sa colère, ne s'était pas contenté de la faire abattre, il avait fait même raser toute la rue où elle était située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre qui aurais-je fait ma plainte? L'auteur avait pris des mesures pour se cacher, et je n'ai pu le connaître. D'ailleurs quand je l'aurais connu, ne voyais-je pas bien que le traitement qu'on me faisait partait d'un pouvoir absolu? Aurais-je osé m'en plaindre?
«Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère soeur Zobéide, qui vient de raconter son histoire à votre majesté, et je lui fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire et m'exhorta à la supporter patiemment. «Voilà quel est le monde, dit-elle, il nous ôte ordinairement nos biens, ou nos amis, ou nos amants, et souvent le tout ensemble.» En même temps, pour me prouver ce qu'elle me disait, elle me raconta la perte du jeune prince causée par la jalousie de ses deux soeurs. Elle m'apprit ensuite de quelle manière elles avaient été changées en chiennes. Enfin, après m'avoir donné mille marques d'amitié, elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez elle après la mort de notre mère.
«Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées, nous résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a longtemps que nous menons cette vie tranquille, et comme je suis chargée de la dépense de la maison, je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier et les fis apporter par un porteur, homme d'esprit et d'humeur agréable, que nous retînmes pour nous divertir. Trois calenders survinrent au commencement de la nuit et nous prièrent de leur donner retraite jusqu'à ce matin. Nous les reçûmes à une condition qu'ils acceptèrent, et après les avoir fait asseoir à notre table, ils nous régalaient d'un concert à leur mode lorsque nous entendîmes frapper à notre porte. C'étaient trois marchands de Moussoul de fort bonne mine, qui nous demandèrent la même grâce que les calenders: nous la leur accordâmes à la même condition. Mais ils ne l'observèrent ni les uns ni les autres. Néanmoins, quoique nous fussions en état aussi bien qu'en droit de les en punir, nous nous contentâmes d'exiger d'eux le récit de leur histoire, et nous bornâmes notre vengeance à les renvoyer ensuite et à les priver de la retraite qu'ils nous avaient demandée.
«Le calife Haroun Alraschid fut très-content d'avoir appris ce qu'il voulait savoir, et témoigna publiquement l'admiration que lui causait tout ce qu'il venait d'entendre…» Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, qui commence à paraître, ne me permet pas de raconter à votre majesté ce que fit le calife pour mettre fin à l'enchantement des deux chiennes noires. Schahriar, jugeant que la sultane achèverait la nuit suivante l'histoire des cinq dames et des trois calenders, se leva et lui laissa encore la vie jusqu'au lendemain.
LXIX NUIT.
Au nom de Dieu, ma soeur, s'écria Dinarzade avant le jour, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter comment les deux chiennes noires reprirent leur première forme et ce que devinrent les trois calenders. - Je vais satisfaire votre curiosité, répondit Scheherazade. Alors, adressant son discours à Schahriar, elle poursuivit dans ces termes:
Sire, le calife, ayant satisfait sa curiosité, voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit lui-même à Zobéide: «Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en serpent et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, cette fée ne vous a-t-elle point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit- elle pas de vous revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?
«- Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à votre majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je voulais seulement brûler deux brins de ses cheveux, elle serait à moi dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. - Madame, reprit le calife, où est ce paquet de cheveux?» Elle repartit que depuis ce temps-là elle avait eu grand soin de le porter toujours avec elle. En effet elle le tira, et ouvrant un peu la portière qui la cachait, elle le lui montra. «Eh bien, répliqua le calife, faisons venir ici la fée: vous ne sauriez l'appeler plus à propos, puisque je le souhaite.»