«J'ai pris naissance en Égypte, poursuivit-il; mon père, votre aïeul, était premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-même eu l'honneur d'être un des vizirs de ce même sultan avec mon frère votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme Schemseddin Mohammed. Je fus obligé de me séparer de lui, et je vins en ce pays où je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'à présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai à vous donner.»
«En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait écrit de sa propre main et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant à Bedreddin Hassan: «Prenez, lui dit-il, vous le lirez à votre loisir; vous y trouverez entre autres choses, le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peut-être besoin dans la suite, et qui doivent vous obliger à le garder avec soin.» Bedreddin Hassan, sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il était, touché de ses discours, reçut le cahier, les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.
«En ce moment, il prit à Noureddin Ali une faiblesse qui fit croire qu'il allait expirer. Mais il revint à lui, et reprenant la parole: «Mon fils, dit-il, la première maxime que j'ai à vous enseigner, c'est de ne vous pas abandonner au commerce de toutes sortes de personnes. Le moyen de vivre en sûreté, c'est de se donner entièrement à soi-même et de ne se pas communiquer facilement.
«La seconde, de ne faire violence à qui que ce soit, car en ce cas, tout le monde se révolterait contre vous, et vous devez regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la modération, de la compassion et de la tolérance.
«La troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures: On est hors de danger, dit le proverbe, lorsque l'on garde le silence. C'est particulièrement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi à ce sujet qu'un de nos poètes a dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie, qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tu, au lieu que l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.
«La quatrième, de ne pas boire de vin, car c'est la source de tous les vices.
«La cinquième, de bien ménager vos biens: si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront à vous préserver de la nécessité; il ne faut pas pourtant en avoir trop ni être avare: pour peu que vous en ayez et que vous le dépensiez à propos, vous aurez beaucoup d'amis; mais si, au contraire, vous avez de grandes richesses et que vous en fassiez mauvais usage, tout le monde s'éloignera de vous et vous abandonnera.»
«Enfin Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie à donner de bons conseils à son fils; et quand il fut mort on lui fit des obsèques magnifiques…» Scheherazade, à ces paroles, apercevant le jour, cessa de parler et remit au lendemain la suite de cette histoire.
LXXV NUIT.
La sultane des Indes ayant été réveillée par sa soeur Dinarzade à l'heure ordinaire, elle prit la parole et l'adressa à Schahriar: Sire, dit-elle, le calife ne s'ennuyait pas d'écouter le grand vizir Giafar, qui poursuivit ainsi son histoire: «On enterra donc, dit-il, Noureddin Ali avec tous les honneurs dus à sa dignité. Bedreddin Hassan de Balsora, c'est ainsi qu'on le surnomma à cause qu'il était né dans cette ville, eut une douleur inconcevable de la mort de son père. Au lieu de passer un mois, selon la coutume, il en passa deux dans les pleurs et dans la retraite, sans voir personne et sans sortir même pour rendre ses devoirs au sultan de Balsora, lequel, irrité de cette négligence et la regardant comme une marque de mépris pour sa cour et pour sa personne, se laissa transporter de colère. Dans sa fureur, il fit appeler le nouveau grand vizir, car il en avait fait un dès qu'il avait appris la mort de Noureddin Ali; il lui ordonna de se transporter à la maison du défunt et de la confisquer avec toutes ses autres maisons, terres et effets, sans rien laisser à Bedreddin Hassan, dont il commanda même qu'on se saisît.