«Le nouveau grand vizir, accompagné d'un grand nombre d'huissiers du palais, de gens de justice et d'autres officiers, ne différa pas de se mettre en chemin pour aller exécuter sa commission. Un des esclaves de Bedreddin Hassan, qui était par hasard parmi la foule, n'eut pas plus tôt appris le dessein du vizir, qu'il prit les devants et courut en avertir son maître. Il le trouva assis sous le vestibule de sa maison, aussi affligé que si son père n'eût fait que de mourir. Il se jeta à ses pieds tout hors d'haleine, et après lui avoir baisé le bas de sa robe: «Sauvez- vous, seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. - Qu'y a-t- il? lui demanda Bedreddin en levant la tête? Quelle nouvelle m'apportes-tu? - Seigneur, répondit-il, il n'y a pas de temps à perdre. Le sultan est dans une horrible colère contre vous, et on vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et même se saisir de votre personne.»
«Le discours de cet esclave fidèle et affectionné mit l'esprit de Bedreddin Hassan dans une grande perplexité.» Mais ne puis-je, dit-il, avoir le temps de rentrer et de prendre au moins quelque argent et des pierreries? - Non. seigneur, répliqua l'esclave; le grand vizir sera dans un moment ici. Partez tout à l'heure, sauvez-vous.» Bedreddin Hassan se leva vite du sofa où il était, mit les pieds dans ses babouches, et après s'être couvert la tête d'un bout de sa robe pour se cacher le visage, s'enfuit sans savoir de quel côté il devait tourner ses pas pour s'échapper du danger qui le menaçait. La première pensée qui lui vint, fut de gagner en diligence la plus prochaine porte de la ville. Il courut sans s'arrêter jusqu'au cimetière public, et, comme la nuit s'approchait, il résolut de l'aller passer au tombeau de son père. C'était un édifice d'assez grande apparence en forme de dôme, que Noureddin Ali avait fait bâtir de son vivant; mais il rencontra en chemin un juif fort riche qui était banquier et marchand de profession. Il revenait d'un lieu où quelque affaire l'avait appelé, et il s'en retournait dans la ville.
«Ce juif ayant reconnu Bedreddin, s'arrêta et le salua fort respectueusement.» En cet endroit, le jour venant à paraître, imposa silence à Scheherazade, qui reprit son discours la nuit suivante.
LXXVI NUIT.
Sire, dit-elle, le calife écoutait avec beaucoup d'attention le grand vizir Giafar, qui continua de cette manière: «Le juif, poursuivit-il, qui se nommait Isaac, après avoir salué Bedreddin Hassan et lui avoir baisé la main, lui dit: «Seigneur, oserais-je prendre la liberté de vous demander où vous allez à l'heure qu'il est, seul en apparence, un peu agité? Y a-t-il quelque chose qui vous fasse de la peine? - Oui, répondit Bedreddin; je me suis endormi tantôt, et dans mon sommeil mon père s'est apparu à moi. Il avait le regard terrible, comme s'il eût été dans une grande colère contre moi. Je me suis réveillé en sursaut et plein d'effroi, et je suis parti aussitôt pour venir faire ma prière sur son tombeau. - Seigneur, reprit le juif, qui ne pouvait pas savoir pourquoi Bedreddin Hassan était sorti de la ville, comme le feu grand vizir votre père et mon seigneur d'heureuse mémoire avait chargé en marchandises plusieurs vaisseaux qui sont encore en mer et qui vous appartiennent, je vous supplie de m'accorder la préférence sur tout autre marchand. Je suis en état d'acheter argent comptant la charge de tous vos vaisseaux; et pour commencer, si vous voulez bien m'abandonner celle du premier qui arrivera à bon port, je vais vous compter mille sequins. Je les ai ici dans une bourse, et je suis prêt à vous les livrer d'avance.» En disant cela il tira une grande bourse qu'il avait sous son bras, par-dessous sa robe, et la lui montra cachetée de son cachet.
«Bedreddin Hassan, dans l'état où il était, chassé de chez lui et dépouillé de tout ce qu'il avait au monde, regarda la proposition du juif comme une faveur du ciel. Il ne manqua pas de l'accepter avec beaucoup de joie. «Seigneur, lui dit alors le juif, vous me donnez donc pour mille sequin le chargement du premier de vos vaisseaux qui arrivera dans ce port. - Oui, je vous le vends mille sequins, répondit Bedreddin Hassan, et c'est une chose faite.» Le juif, aussitôt, lui mit entre les mains la bourse de mille sequins, en s'offrant de les compter. Mais Bedreddin lui en épargna la peine en lui disant qu'il s'en fiait bien à lui. «Puisque cela est ainsi, reprit le juif, ayez la bonté, seigneur, de me donner un mot d'écrit du marché que nous venons de faire.» En disant cela, il tira son écritoire qu'il avait à la ceinture, et après en avoir pris une petite canne bien taillée pour écrire, il la lui présenta avec un morceau de papier qu'il trouva dans son porte-lettres, et pendant qu'il tenait le cornet, Bedreddin Hassan écrivit ces mots:
«Cet écrit est pour rendre témoignage que Bedreddin Hassan de Balsora a vendu au juif Isaac, pour la somme de mille sequins qu'il a reçus, le chargement du premier de ses navires qui abordera dans ce port.
«BEDREDDIN HASSAN DE BALSORA.»
«Après avoir fait cet écrit, il le donna au juif, qui le mit dans son porte-lettres, et qui prit ensuite congé de lui. Pendant qu'Isaac poursuivait son chemin vers la ville, Bedreddin Hassan continua le sien vers le tombeau de son père Noureddin Ali. En y arrivant, il se prosterna la face contre terre, et, les yeux baignés de larmes, il se mit à déplorer sa misère. «Hélas! disait- il, infortuné Bedreddin, que vas-tu devenir? Où iras-tu chercher un asile contre l'injuste prince qui te persécute? N'était-ce pas assez d'être affligé de la mort d'un père si chéri? Fallait-il que la fortune ajoutât un nouveau malheur à mes justes regrets?» Il demeura longtemps dans cet état; mais enfin il se releva, et ayant appuyé sa tête sur le sépulcre de son père, ses douleurs se renouvelèrent avec plus de violence qu'auparavant, et il ne cessa de soupirer et de se plaindre jusqu'à ce que, succombant au sommeil, il leva la tête de dessus le sépulcre et s'étendit tout de son long sur le pavé, où il s'endormit.
«Il goûtait à peine la douceur du repos, lorsqu'un génie qui avait établi sa retraite dans ce cimetière pendant le jour, se disposant à courir le monde cette nuit, selon sa coutume, aperçut ce jeune homme dans le tombeau de Noureddin Ali. Il y entra; et comme Bedreddin était couché sur le dos, il fut frappé, ébloui de l'éclat de sa beauté…» Le jour qui paraissait ne permit pas à Scheherazade de poursuivre cette histoire cette nuit: mais le lendemain, à l'heure ordinaire, elle la continua de cette sorte: