Or Moïse, celui qui n'avait pas voulu se séparer des autres bons chrétiens, et qui, rempli de malice et d'hypocrisie, séduisait le peuple par son air sage et la douleur qu'il témoignait, Moïse fit prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place à la table. «Ce n'est pas moi,» dit Joseph, «qui accorde la grâce. Dieu la refuse à ceux qui n'en sont pas dignes. Si Moïse veut essayer de nous tromper, malheur à lui!—Ah! Sire,» répondent les autres, «il témoigne tant de douleur de ne pas être des nôtres[53], que nous devons l'en croire.—Eh bien!» dit Joseph, «je le demanderai pour vous.»

Il se mit à genoux devant le Graal et demanda pour Moïse la faveur sollicitée.

«Joseph,» répondit le Saint-Esprit, «voici le temps où sera faite l'épreuve du siége placé entre toi et Bron. Dis à Moïse que, s'il est tel qu'il le prétend, il peut compter sur la grâce et s'asseoir avec vous.»

Joseph étant retourné vers les siens: «Dites à Moïse que, s'il est digne de la grâce, nul ne peut la lui ravir; mais qu'il ne la réclame pas s'il ne le fait de cœur sincère.—Je ne redoute rien,» répond Moïse, «dès que Joseph me permet de prendre siége avec vous.» Alors ils le conduisirent au milieu d'eux, dans la salle où la table était dressée.

Joseph s'asseoit, Bron et chacun des autres, à leur place accoutumée. Alors Moïse regarde, fait le tour de la table et s'arrête devant le siége demeuré vide à la droite de Joseph. Il avance, il n'a plus qu'à s'y asseoir: aussitôt voilà que le siége et lui disparaissent comme s ils n'avaient jamais été, sans que le divin service soit interrompu. Le service achevé, Petrus dit à Joseph: «Jamais nous n'avons eu tant de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Moïse est devenu.—Je l'ignore,» répondit Joseph, «mais nous pourrons le savoir de Celui qui nous en a déjà tant appris.»

Il s'agenouilla devant le vaisseau: «Sire, aussi vrai que vous avez pris chair en la vierge Marie[54] et que vous avez bien voulu souffrir la mort pour nous, que vous m'avez délivré de prison et que vous avez promis de venir à moi quand je vous en prierais, apprenez-moi ce que Moïse est devenu, pour que je puisse le redire aux gens que vous avez confiés à ma garde.»

«Joseph,» répondit la voix, «je t'ai dit qu'en souvenir de la trahison de Judas, une place doit rester vide à la table que tu fondais. Elle ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de Bron et d'Enigée.

«Quant à Moïse, j'ai puni son hypocrisie et l'intention qu'il avait de vous tromper. Comme il ne croyait pas à la grâce dont vous étiez remplis, il espérait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant le temps où viendra le délivrer celui qui doit remplir le siége vide[55]. Désormais, ceux qui désavoueront ma compagnie et la tienne réclameront le corps de Moïse et auront grand sujet de l'accuser[56]

Or Bron et Enigée avaient douze enfants qui, devenus grands, les embarrassèrent. Enigée pria son époux de demander à Joseph ce qu'ils devaient en faire.—«Je vais,» répondit Joseph, «consulter le Saint Vaisseau.» Il se mit à genoux, et cette fois un ange fut chargé de lui répondre. «Dieu,» dit-il, «fera pour tes neveux ce que tu peux désirer. Il leur permet à tous de prendre femmes, à la condition de se laisser conduire par celui d'entre eux qui n'en prendra pas.»

Bron, quand ces paroles lui furent rapportées, réunit ses enfants et leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze répondirent qu'ils désiraient se marier. Le père leur chercha et trouva des femmes auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte Église[57]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage, et d'être toujours purs et unis de cœur et de pensées.