Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laissé dans le Paradis par la désobéissance des anges, Dieu avait créé l'homme et la femme; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait ménagé la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assuré de les entraîner dans le même abîme, le Paradis ne pouvant supporter la moindre souillure. Mais Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour fournir la rançon exigée par la Justice. «C'est ce Fils que les Juifs ont fait mourir, qui nous a rachetés des tourments d'Enfer, qui m'a sauvé et qui t'a guéri. Crois donc à ses commandements, et reconnais que Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et même chose.»

Vespasien n'hésita pas à confesser les vérités qu'on lui apprenait. Il remonta, fit dépecer la tour, d'où sortit Joseph entièrement sain de corps et d'esprit. «Voici Joseph que vous réclamez,» dit-il aux Juifs, «c'est à vous maintenant à me rendre Jésus-Christ.» Ils ne surent que répondre, et Vespasien ne tarda plus à faire d'eux bonne et sévère justice. On cria par son ordre qu'il donnerait trente Juifs pour un denier à qui voudrait les acheter. Quant à celui qui avait indiqué la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa famille dans un vaisseau sans agrès qui les porta là où Dieu voulut les conduire.

C'est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur.

Or Joseph avait une sœur appelée Enigée, mariée à un Juif nommé Bron: les deux époux, en apprenant que Joseph était encore vivant, accoururent et lui crièrent merci. «Ce n'est pas à moi qu'il la faut demander, mais à Jésus ressuscité, auquel vous devez croire.» Ils accordèrent tout ce qu'on voulait et décidèrent leurs amis à suivre leur exemple. «Et maintenant,» dit Joseph, «si vous êtes sincères, vous abandonnerez vos demeures, vos héritages; vous me suivrez et nous quitterons le pays.» Ils répondirent qu'ils étaient prêts à l'accompagner partout où il voudrait les conduire.

Joseph les mena en terres lointaines; ils y demeurèrent un grand espace de temps, fortifiés par ses bons enseignements. Ils s'adonnaient à la culture des champs. D'abord tout alla comme ils voulaient, tout prospérait chez eux; mais un temps vint où Dieu parut se lasser de les favoriser; rien ne répondait plus à leurs espérances. Les blés se desséchaient avant de mûrir, et les arbres cessaient de donner des fruits. C'était la punition du vice d'impureté auquel plusieurs d'entre eux s'abandonnaient. Dans leur affliction, il s'adressèrent à Bron, le beau-frère de Joseph, et le prièrent d'obtenir de Joseph qu'il voulût bien leur dire si leur malheur venait de leurs péchés ou des siens.

Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s'agenouilla tout en larmes, et, après une courte oraison, pria l'Esprit-Saint de lui apprendre la cause de la commune adversité. La voix du Saint-Esprit répondit: «Joseph, le péché ne vient pas de toi; je vais t'apprendre à séparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu'étant à la table de Simon, je désignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa honte et cessa de converser avec mes disciples. À l'imitation de la Cène, tu dresseras une table, tu commanderas à Bron, l'époux de ta sœur Enigée, d'aller pêcher dans la rivière voisine et de rapporter ce qu'il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert d'une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras ton peuple; quand tu seras assis précisément à la place que j'occupais chez Simon, tu diras à Bron de venir à ta droite, et tu le verras laisser entre vous deux l'intervalle d'un siége. C'est la place qui représentera celle que Judas avait quittée. Elle ne sera remplie que par le fils du fils de Bron et de ta sœur Enigée.

«Quand Bron sera assis, tu diras à ton peuple que, s'ils ont gardé leur foi en la sainte Trinité, s'ils ont suivi les commandements que je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place et participer à la grâce que Notre-Seigneur réserve à ses amis.»

Joseph fit ce qui lui était commandé. Bron alla pêcher, et revint avec un poisson que Joseph plaça sur la table, auprès du saint vaisseau. Puis Bron ayant, sans en être averti, laissé une place vide entre Joseph et lui, tous les autres approchèrent de la table, les uns pour s'y asseoir, les autres pour regretter de n'y pas trouver place. Bientôt ceux qui étaient assis furent pénétrés d'une douceur ineffable qui leur fit tout oublier. Un d'entre eux, cependant, nommé Petrus, demanda à ceux qui étaient restés debout s'ils ne sentaient rien des biens dont lui-même était rempli. «Non, rien,» répondirent-ils.—«C'est apparemment,» dit Petrus, «que vous êtes salis du vilain péché dont Notre-Seigneur veut que vous receviez la punition.»

Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison, à l'exception d'un seul, nommé Moïse, qui fondait en larmes et faisait la plus laide chère du monde. Joseph cependant commanda à ses compagnons de revenir chaque jour participer à la même grâce, et c'est ainsi que fut faite la première épreuve des vertus du saint vaisseau.

Ceux qui étaient sortis de la maison refusaient de croire à cette grâce qui remplissait de tant de douceurs le cœur des autres: «Que sentez-vous donc?» disaient-ils en se rapprochant d'eux, «quelle est cette grâce dont vous nous parlez? Ce vaisseau dont vous nous vantez les vertus, nous ne l'avons pas vu.—«Parce qu'il ne peut frapper les yeux des pécheurs.—Nous laisserons donc votre compagnie; mais que pourrons-nous dire à ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons quittés?—Vous direz que nous autres sommes restés en possession de la grâce de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.—Mais comment désignerons-nous le vase qui semble vous tant agréer?—Par son droit nom,» répondit Petrus, «vous l'appellerez Gréal, car il ne sera jamais donné à personne de le voir sans le prendre en gré, sans en ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le tient il vient à s'élancer dans l'eau.» Ils retinrent le nom qu'on leur disait et le répétèrent partout où ils allèrent, et depuis ce temps on ne désigna le vase que sous le nom de Graal ou Gréal. Chaque jour, quand les fidèles voyaient arriver l'heure de tierce, ils disaient qu'ils allaient à la grâce, c'est-à-dire à l'office du Graal.