L'hôte alla conter le tout à l'Empereur, qui voulut entendre lui-même le pèlerin. Il apprit de lui que la chose s'était passée en Judée, dans la partie romaine de la contrée soumise à l'autorité de Pilate. «Sire,» dit le pèlerin, «envoyez de vos plus sages conseillers pour enquerre; et, si je suis trouvé menteur, faites-moi trancher la tête.»

Les messagers furent envoyés avec recommandation, dans le cas où les récits du pèlerin seraient trouvés sincères, de chercher les objets qui pouvaient avoir appartenu au prophète injustement condamné.

Pilate, auquel ils s'adressèrent, leur raconta les enfances de Jésus, ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu'il avait faits pour l'arracher de leurs mains, l'eau qu'il avait demandée pour protester contre sa condamnation et le don fait à l'un de ses chevaliers du corps du prophète. «J'ignore,» ajouta-t-il, «ce que Joseph est devenu: personne ne m'en a parlé, et peut-être les Juifs l'ont-ils tué, noyé, ou mis en prison.»

L'enquête faite en présence des Juifs justifia le récit de Pilate, et les messagers, ayant demandé si l'on n'avait pas conservé quelque objet venant de Jésus: «Il y a,» répondit un Juif, «une vieille femme nommé Verrine qui garde son portrait; elle demeure dans la rue de l'École.»

Pilate la fit venir, et, tout bailli qu'il était, fut contraint de se lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effrayée et craignant un mauvais parti, commença par nier qu'elle eût un portrait; mais, quand les messagers l'eurent assurée de leurs bonnes intentions et lui eurent appris qu'il s'agissait pour eux de trouver un remède à la lèpre du fils de l'Empereur, elle dit: «Pour rien au monde je ne vendrais ce que je possède: mais, si vous jurez de me le laisser, j'irai volontiers à Rome avec vous et j'y porterai l'image.»

Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandèrent à voir la précieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une guimpe, et, l'ayant couverte de son manteau, revint bientôt vers les envoyés de Rome, qui se levèrent comme avait fait auparavant Pilate. «Écoutez,» dit-elle, «comment je la reçus: je portais ce morceau de fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophète que les Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d'une courroie derrière le dos. Ceux qui le conduisaient me prièrent de lui essuyer le visage, je m'approchai, je passai mon linge sur son front ruisselant de sueur, puis je le suivis: on le frappait à chaque pas sans qu'il exhalât de plaintes. Rentrée dans ma maison, je regardai mon drap, et j'y vis l'image du saint prophète.»

Verrine partit avec les messagers. Arrivée devant l'Empereur, elle découvrit l'image, et l'Empereur s'inclina par trois fois, bien qu'il n'y eût là ni bois, ni or, ni argent[51]. Jamais il n'avait vu d'image aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait à la tour de son fils, et Vespasien n'eut pas plutôt arrêté les yeux sur elle qu'il se trouva revenu dans la plus parfaite santé.

Ne demandez pas si le pèlerin et Verrine furent grandement récompensés de ce qu'ils avaient dit et fait. «L'image fut conservée à Rome comme relique précieuse; on la vénère encore aujourd'hui sous le nom de la Véronique.» Pour le jeune Vespasien, son premier vœu fut de témoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophète auquel il devait la santé. L'Empereur et lui parurent bientôt en Judée à la tête d'une armée nombreuse. Pilate fut mandé, et, pour prévenir la défiance des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accusé d'avoir voulu soustraire Jésus au supplice. Les Juifs, persuadés qu'on entendait les récompenser, vinrent à qui mieux mieux se vanter d'avoir eu grande part à la mort de Jésus. Quel ne fut pas leur effroi quand ils se virent eux-mêmes saisis et chargés de chaînes! L'Empereur fit attacher à la queue des chevaux indomptés trente des plus coupables. «Rendez-nous le prophète Jésus,» leur dit-il, «ou nous vous traiterons tous de même.» Ils répondirent: «Nous l'avions laissé prendre par Joseph, c'est à Joseph seul qu'il faudrait le demander.» Les exécutions continuèrent; il en mourut un grand nombre. «Mais,» dit un d'entre eux, «m'accorderez-vous la vie si j'indique où l'on a mis Joseph?»—«Oui,» dit Vespasien, «tu éviteras à cette condition la torture et conserveras tes membres.» Le Juif le conduisit au pied de la tour où Joseph était enfermé depuis quarante-deux ans. «Celui,» dit Vespasien, «qui m'a guéri, peut bien avoir conservé la vie de son serviteur. Je veux pénétrer dans la tour.»

On ouvre la tour, il appelle; personne ne répond. Il demande une longue corde, et se fait descendre dans les dernières profondeurs; alors il aperçoit un rayon lumineux et entend une voix: «Sois le bienvenu, Vespasien! que viens-tu chercher ici?—Ah! Joseph,» dit Vespasien en l'embrassant, «qui donc a pu te conserver la vie et me rendre la santé?»—«Je te le dirai,» répond Joseph, «si tu consens à suivre ses commandements.»—«Me voici prêt à les entendre. Parle.

«—Vespasien, le Saint-Esprit a tout créé, le ciel, la terre et la mer, les éléments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s'en trouva de mauvais, pleins d'orgueil, de colère, d'envie, de haine, de mensonge, d'impureté, de gloutonnerie. Dieu les précipita des hauteurs du ciel; ce fut une pluie épaisse qui dura trois jours et trois nuits[52]. Ces mauvais anges formaient trois générations: la première est descendue en Enfer: leur soin est de tourmenter les âmes. La seconde s'est arrêtée sur la terre: ils s'attachent aux femmes et aux hommes pour les perdre et les mettre en guerre avec leur Créateur; ils tiennent registre de nos péchés afin qu'il n'en soit rien oublié. Ceux de la troisième génération séjournent dans l'air: ils prennent diverses formes, usent de flèches et de lances, dont ils percent les âmes des hommes pour les détourner de la droite voie. Telle est leur généalogie. Pour les anges demeurés fidèles, ils ont leur hôtel dans le ciel et ne sont plus soumis à la tentation des mauvais esprits.»