Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphèrent de la résistance des gardes. Nicodème était entré chez un fèvre, et, lui ayant emprunté tenailles et marteau, ils montèrent à la croix, en détachèrent Jésus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement à terre, replaça convenablement les membres, et les lava le mieux qu'il put. Pendant qu'il les essuyait, il vit le sang divin couler des plaies; et, se souvenant de la pierre qui s'était fendue en recevant le sang que la lance de Longin[49] avait fait jaillir, il courut à son vase, et recueillit les gouttes qui s'échappaient des flancs, de la tête, des mains et des pieds: car il pensait qu'elles y seraient conservées avec plus de révérence que dans tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve, le déposa dans un coffre qu'il avait fait creuser pour son propre corps, et le recouvrit d'une autre pierre que nous désignons sous le nom de tombe.

Jésus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour délivrer les bonnes gens; puis il ressuscita, se montra à Marie la Madeleine, à ses disciples, à d'autres encore. Plusieurs morts, rappelés à la vie, eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au Ciel. Voilà les Juifs bien émus, et les soldats chargés de garder le sépulcre bien inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Pour échapper au châtiment, ils résolurent de s'emparer de Nicodème et de Joseph et de les faire mourir; puis, si l'on venait leur demander ce qu'ils avaient fait de Jésus, ils convinrent de répondre que c'était aux deux Juifs chargés de le garder de dire ce qu'il était devenu[50].

Mais Nicodème, averti à l'avance, parvint à leur échapper. Il n'en fut pas de même de Joseph, qu'ils surprirent au lit et auquel ils donnèrent à peine le temps de se vêtir, pour l'emmener et le faire descendre à force de coups dans une tour secrète et profonde. L'entrée de la tour une fois scellée, il ne devait plus jamais être question de lui.

Mais au besoin voit-on le véritable ami. Jésus lui-même descendit dans la tour, et se présenta devant Joseph, tenant à la main le vase où son divin sang avait été recueilli. «Joseph,» dit-il, «prends confiance. Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les hommes.»—«Quoi!» s'écria Joseph, «seriez-vous le grand prophète qui prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que les Juifs mirent en croix, et dont ils m'accusent d'avoir volé le corps?—Oui; et pour être sauvé il te suffit de croire en moi.—Ah! Seigneur,» répondit Joseph, «ayez pitié de moi; me voici enfermé dans cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai aimé; je n'osais vous le dire, par la crainte de n'en être pas cru, dans la mauvaise compagnie que je hantais.—Joseph,» dit Notre-Seigneur, «j'étais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu étais des derniers, mais je savais qu'au besoin tu me viendrais en aide, et, si tu n'avais pas servi Pilate, tu n'aurais pas obtenu le don de mon corps.—Ah! Seigneur, ne dites pas que j'aie pu recevoir un si grand don.—Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons sont à moi. Je viens à toi plutôt qu'à mes disciples, parce qu'aucun d'eux ne m'a autant aimé que toi et n'a connu le grand amour que je t'ai porté: tu m'as détaché de la croix, sans vaine gloire, tu m'as secrètement aimé, je t'ai chéri de même, et je t'en laisse un précieux témoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu'au moment où je t'apprendrai comment tu devras en disposer.»

Alors Jésus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant: «Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l'une après l'autre. Tu le posséderas le premier, et, comme tu as droit à de bonnes soudées, jamais on n'offrira le sacrifice sans faire mémoire de ce que tu fis pour moi.

«—Seigneur,» reprit Joseph, «veuillez m'éclaircir ces paroles.

«—Tu n'as pas oublié le jeudi où je fis la Cène chez Simon avec mes disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils mangeaient ma chair avec le pain, et qu'ils buvaient mon sang avec le vin. Or il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays lointains: l'autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le sépulcre où tu me déposas; le corporal sera le drap dont tu m'avais enveloppé; le calice rappellera le vase où tu recueillis mon sang; enfin le plateau (ou patène) posé sur le calice signifiera la pierre dont tu scellas mon sépulcre.

«Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donné de voir d'un cœur pur le vase que je te confie, seront des miens: ils auront satisfaction de cœur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir sur les gens, et plus de crédit près de Dieu. Ils n'auront jamais à craindre d'être déchus de leurs droits, d'être mal jugés, et d'être vaincus en bataille, quand leur cause sera juste.»

«Je n'oserais,» dit ici Robert de Boron, conter ni transcrire les hautes paroles apprises à Joseph, et je ne le pourrais faire, quand j'en aurais la volonté, si je n'avais par-devers moi le grand livre, écrit par les grands clercs, et où l'on trouve le grand secret nommé le Graal.»

Jésus-Christ ne quitta pas Joseph sans l'avertir qu'il serait un jour affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans; on l'avait complétement oublié en Judée, quand arriva dans la ville de Rome un pèlerin, jadis témoin de la prédication, des miracles et de la mort de Jésus. L'hôte qui l'hébergeait lui apprit que Vespasien, le fils de l'Empereur, était atteint d'une affreuse lèpre qui le forçait à vivre séparé de tous les vivants. Il était renfermé dans une tour sans fenêtre et sans escalier, et chaque jour on déposait sur une étroite lucarne le manger qui le soutenait. «Ne sauriez-vous,» ajouta l'hôte, «indiquer un remède à sa maladie?—Non,» répondit le pèlerin, «mais je sais qu'au pays d'où je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand prophète qui guérissait de tous les maux. Il se nommait Jésus de Nazareth. Je l'ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles, rendant sains les gens pourris de lèpre. Les Juifs le firent mourir; mais, s'il vivait encore, je ne doute pas qu'il n'eût le pouvoir de guérir Vespasien.»